Les nouveaux parasites
Chaque jour, les organisations syndicales sont sollicitées pour répondre à telle question qui embarrasse un membre des professions de santé, face aux difficultés de tous ordres, rencontrées aussi bien par le jeune médecin à peine installé que par le praticien ayant déjà une longue expérience professionnelle ou encore par le médecin salarié en difficulté avec son employeur.
Placé inopinément devant un problème qu'il ne peut résoudre seul, il s'adresse plus souvent par téléphone que par lettre à l'organisation dont il a fini par découvrir l'adresse. Quatre éventualités se présentent alors
PREMIERE EVENTUALITE
Poliment, avec parfois même un timbre pour la réponse, le quémandeur demande de l'aide et offre d'adhérer en s'excusant de ne pas l'avoir fait plus tôt.
C'est le cas le plus rare.
DEUXIEME EVENTUALITE.
Après plusieurs appels téléphoniques impératifs, demandant même parfois qu'on le rappelle aux heures qui lui conviennent, tant il est occupé, le solliciteur réclame comme un dû le renseignement qu'il juge indispensable, en se faisant adresser, aux frais des autres, la référence, l'article ou l'extrait du Journal Officiel dont il a le plus urgent besoin. Il oublie habituellement de remercier et ne se signalera à nouveau quelques mois ou quelques années plus tard, lorsqu'il se heurtera à une autre difficulté, rappelant sans vergogne qu'il avait déjà fait appel à la bienveillance de la même organisation. C'est par pure négligence qu'il n'avait pas donné suite à la timide demande d'adhésion qui lui avait été adressée. "Oh ! moi, vous savez, les syndicats...!" et il n'achève même pas sa phrase avec un geste d'indifférence frisant le mépris. Bien entendu, il promet de réparer "cet oubli" dans les meilleurs délais et puis, plus rien jusqu'à la prochaine fois.
Ce cas est hélas, assez fréquent.
TROISIEME EVENTUALITE.
Celle de ce spécialiste qui, sûr de lui, de ses connaissances, de ses titres, avait délibérément refusé toute cotisation, parfois même avec aigreur ou colère en exigeant de ne plus jamais être importuné. Se croyant fort de son bon droit, il entame seul une polémique avec la Sécurité Sociale par exemple, hausse le ton et est finalement débouté. C'est l'Assurance-maladie elle-même qui lui conseille paternellement d'entrer en rapport avec son organisation professionnelle... et s'il n'en connaît pas, de s'en chercher une. Elle va même jusqu'à lui en indiquer une ! J'en ai vu un cas naguère. 
A contre coeur, il prend contact avec elle pour s'entendre dire qu'effectivement, il était dans son tort.
Alors, il ne comprend plus et persiste à croire que tout se ligue contre lui, à commencer par l'organisation chargée de le défendre "dirigée par des traîtres, ayant partie liée avec l'ennemi".
Ce cas est sans espoir. Il est heureusement assez rare.
QUATRIEME EVENTUALITE.
Tel autre, devant un problème ponctuel et urgent, se précipite sur l'Organisation syndicale dont il relève et qu'il connaissait vaguement. Il propose d'emblée d'adhérer et même règle séance tenante la cotisation de l'année. On découvre bien vite la raison d'une telle hâte : il a déjà une affaire en cours et sollicite non seulement un conseil, mais encore la participation effective du Syndicat devant la Justice.
Parfois, l'affaire présente indiscutablement un intérêt collectif et le syndicat, en dépit de ses faibles ressources, est amené à prendre la défense de cet adhérent de fraîche date. Pendant le temps souvent long que demande l'instruction de cette affaire le principal intéressé manifestera un zèle particulier, assidu à toutes les réunions, deviendra un militant convaincu et même sera candidat à un poste de responsabilité dans le Bureau... tant que son affaire n'est pas réglée en sa faveur.
Le danger passé, il restera sourd à tous les appels de cotisation. Il n'a plus besoin de personne... jusqu'à la prochaine fois.
Tantôt, l'affaire est douteuse et le syndicat répugne à engager une action toujours coûteuse au résultat incertain : ce nouvel adhérent n'est pas prêt de renouveler sa seule et unique cotisation.
On pourrait multiplier à l'infini toutes les variétés de situations, mais finalement, on s'aperçoit que c'est l'adversité qui rassemble autour d'un noyau de convaincus, la masse des adhérents occasionnels ou éphémères.
L'argent des autres
Ce parasitisme médical est probablement une des raisons du déclin de la profession. Longtemps habitué à tout recevoir gratuitement, journaux, revues, échantillons médicaux, invitations diverses, une partie du corps médical s'est imaginée que tout lui était due et qu'il était naturel qu'on continue à le servir avec l'argent des autres, avec les cotisations des autres, le dévouement des autres, le travail des autres.
C'est précisément parce que le corps médical est bien peu syndiqué, et par conséquent parce qu'il dispose de faibles moyens matériels, qu'il est devenu si vulnérable lorsque le temps des vaches maigres est arrivé. Il faut en effet beaucoup de cotisations pour faire vivre un syndicat, payer un loyer, recruter du personnel, couvrir les frais du secrétariat, acheter et entretenir les machines, se documenter et s'assurer les concours juridiques et comptables indispensables, etc...
Désormais, ces nouveaux parasites devront comprendre, à leurs dépens, qu'on ne peut plus continuer à les entretenir sur le dos des autres. Tel confrère qui réclame impérativement un tiré à part sans envoyer les timbres nécessaires ne les recevra pas. Tel autre qui veut sur le champ un entretien téléphonique sur un problème épineux, devra faire l'effort d'une cotisation pour participer aux frais de la consultation du juriste approprié, tel autre enfin qui ne perçoit l'utilité d'une action syndicale ne doit jamais oublier que
chacun A, A EU ou AURA
au moins une affaire dans sa vie professionnelle
avec un malade ou sa famille,
avec son employeur hospitalier ou sa clinique,
avec son associé, ses collaborateurs ou son personnel,
avec la Sécurité Sociale, la Justice ou le Fisc.
 
Le Syndicalisme médical ne peut plus se permettre de nourrir des parasites sur les cotisations qu'il perçoit. A bon entendeur...
( Cet article a été publié dans de nombreux journaux médicaux et notamment dans FRANCE-MEDECINE, Organe de la FMF, Nelle série n° 84/85 du 8/22 Novembre 1978. Il est toujours d'actualité ).
Tant pis pour vous
Lettre à un absent :
Vous n'étiez pas là, hier soir à la réunion de....
Vous aviez pourtant reçu une invitation, souvent pauvrement ronéotypée, et affranchie au tarif économique.
Certains l'avaient directement jetée au panier
D'autres s'étaient promis de venir en marquant le lieu, la date et l'heure sur leur agenda.
Et pourtant, si vous étiez venu, vous auriez appris en temps voulu, les mesures qui vont transformer votre exercice professionnel. Vous les apprendrez un jour par votre journal ou par vos malades, mais trop tard...
Certes, vous croyez avoir l'excuse de la fatigue d'une longue journée de travail, d'une réunion de famille, d'une séance post-universitaire ou d'un film à la télévision. A la dernière minute, vous avez même pu avoir un appel urgent ou une batterie à plat.
Malheureusement, à de rares exceptions près ce sont toujours les mêmes qui sont absents et toujours les mêmes qui, malgré une vie professionnelle identique à la vôtre, font l'effort d'assister aux réunions syndicales que vous dédaignez.
Votre "absenteisme médical" a donc d'autres motifs :
  • Le "solitaire", jaloux de son indépendance, refuse toute action collective quelle qu'elle soit. Il est seul, il entend le rester et il en est fier.
  • L'"indifférent", absorbé par sa clientèle, se croit protégé par le rôle social qu'il remplit à la satisfaction générale. Il ne recherchera l'appui syndical qu'à l'occasion d'une difficulté personnelle.
  • Le "sceptique", dérouté par la multiplicité (plus apparente que réelle) des syndicats et leurs maigres résultats, juge préférable de faire l'économie d'une cotisation.
  • Le "méfiant" flaire le syndicat comme un piège et prête aux responsables des ambitions personnelles.
  • L' "égoïste" espère tirer profit du travail des autres tout en le critiquant.
En fin de compte, votre avenir professionnel n'est défendu que par un petit nombre de bénévoles disposant de faibles moyens. Négligeant leur propre clientèle, leur famille et parfois leur santé, ils mènent un combat pour lequel vous n'avez ni goût ni compétence. Désintéressés, ils ne vous demandent que l'encouragement de votre présence à leurs côtés et votre soutien presque symbolique.
La discipline syndicale que vous enviez chez les autres parce que vous la subissez parfois (grève des services publics par ex.) existe à peine dans les professions de santé parce que le médecin est isolé dans la cité, seul avec son malade, dans son cabinet, seul avec sa conscience et son doute professionnel érigé en mode de pensée.
Les avocats peuvent se rencontrer chaque jour au Palais. Les travailleurs se côtoient sur le chantier et à l'usine. Les médecins ne peuvent se réunir que le soir, et encore de façon très espacée, et à la condition d'être reliés par téléphone à leur cabinet ou à leur service hospitalier. [1]
Conscients des dangers qui menacent votre outil de travail, donc vos moyens d'existence, vous pouvez encore transformer votre majorité obstinément silencieuse en une force irrésistible : on ne peut pas faire de médecine sans vous.
Souvenez vous aussi que le corps de santé français soigne en moyenne un million de malades par jour....
15 à 18% seulement des travailleurs sont syndiqués et pourtant vous connaissez le poids des centrales ouvrières [2]. Vous pouvez faire mieux encore.
Si aux prochaines réunions auxquelles vous serez conviés, vos représentants venus tout exprès pour vous, parlent devant un auditoire clairsemé,
Si des décisions capitales sont prises sans que vous soyez informés ni à plus forte raison consultés,
Si vos dirigeants hésitent à recourir au besoin à une épreuve de force pour emporter une décision parce qu'ils ne savent pas si vous les suivrez, alors
votre passivité sera interprétée comme un acquiescement,
vous n'aurez que le droit de vous plaindre de vous même
et ce sera TANT PIS POUR VOUS.
 
N.B. Cet appel a été lancé un certain nombre de fois, avec des résultats toujours éphémères. La désyndicalisation des chirurgiens a suivi celle du corps médical dans son ensemble. Il faut bien reconnaître que les pouvoirs publics, profitant des divisions internes, habilement entretenues, n'ont pas retenu les avertissements d'une profession en déclin.
Avec le sourire [3]
Une activité syndicale comporte parfois quelques rares moments de détente. J'ai tenu à en rappeler ci-après quelques uns pour rompre l'austère monotonie de ces souvenirs. A travers cet humour grinçant, chacun pourra mesurer les bienfaits d'une certaine dose d'auto-dérision.

Le PRESIDENT

 

S'il commence à l'heure

S'il attend les derniers

S'il demande l'assiduité

S'il ne dit rien

S'il prend la parole

S'il la donne

S'il réclame le silence

S'il laisse la pagaille

S'il est ferme

S'il est débonnaire

S'il expose ses idées

S'il demande le choix

S'il est dynamique

S'il reste prudent

S'il fait tout tout seul

S'il délègue

S'il est prévenant avec les dames

S'il ne l'est pas

c'est un tyran

il est trop tolérant

c'est un despote

il s'en fout

il devient assommant

il se débarrasse

c'est un abus de pouvoir

il manque d'autorité

il se prend au sérieux

il n'est pas à la hauteur

on est forcément contre

c'est un indécis

c'est un excité

c'est un incapable

c'est un prétentieux

c'est un paresseux

c'est un obséquieux

c'est un orgueilleux

Les 10 moyens les plus sûrs pour
tuer une Association ou un Syndicat

  • Ne venez pas aux réunions.

  • Si vous venez, arrivez en retard et surtout ne vous excusez pas, mais partez si possible avant la fin.

  • Critiquez le travail des dirigeants et des membres.

  • N'acceptez jamais de poste car il est plus facile de critiquer que de réaliser.

  • Fâchez-vous si vous n'êtes pas membre du Comité mais si vous en faites partie, ne venez pas aux séances et ne faites aucune suggestion.

  • Si le Président vous demande votre opinion sur un sujet, répondez que vous n'avez rien à dire. Après la réunion, dites à tout le monde que vous n'avez rien appris, ou bien dites comment les choses auraient du se passer ou encore quelle autre décision il aurait fallu prendre que celle qui a été adoptée

  • Ne faites pas ce qui est absolument nécessaire mais quand les membres retroussent leurs manches et donnent leur temps de tout coeur et sans arrière-pensée, plaignez-vous qu'elle est dirigée par une clique.

  • Retardez le paiement de votre cotisation aussi longtemps que possible.

  • Ne vous inquiétez pas d'amener de nouveaux adhérents.

  • Plaignez-vous qu'on ne publie jamais rien sur l'objet de votre activité, mais n'offrez jamais d'écrire un article, de faire une suggestion ou de présenter un rédacteur.

 
Le dessin de PLANTU
Ce tableau a orné pendant 7 ans la salle de réunion du Bureau du Collège National des Chirurgiens Français, jusqu'au 23 octobre 2000, date du déménagement du siège de l'UCCSF - FNEP.
Avec l'aimable autorisation du secrétariat du célèbre et talentueux caricaturiste, la légende qui figurait sur l'original de l'oeuvre publiée dans « le Monde » de 1993 a été modifiée : le mot « médecin » a été remplacé par celui de « chirurgien », illustrant parfaitement la situation de la spécialité en détresse.



Dessin de Plantu

 

 

 

1.
Cet article a été écrit en 1969, donc bien avant la généralisation du téléphone portable. 
2.
En 2000, cette proportion est tombée selon les spécialistes à 7 à 8%, voire moins ! En 2007le nombre total de cotisants, tous sydicats confondus, serait inférieur à 5% de la population active ! 
3.
Ces deux textes déjà publiés dans le n° 93 - 1/1995 des Cahiers de Chirurgie sont en tirés des Cahiers de la Médecine libérale, n° 62-1er trimestre 1992, revue dirigée par le Dr. Guy LOGEAIS, par ailleurs Président de la Chambre Nationale des Professions Libérales.