"Chaque crise survient avec opportunité"
Prince MOULAY HICHAM el ALAOUI
(LCI Samedi 30 Juin 2001)
 
Tout avait vraiment commencé le 22 mars 1968 par un manifeste issu de la toute jeune université de NANTERRE qui avait déjà une réputation quelque peu "progressiste". Ce document dénonçait certaines carences et invitait à réformer un système pédagogique jugé dépassé. Rien de bien nouveau ni d'inquiétant ni de prémonitoire.
Rapidement, grâce au soutien de la presse et de la radio, ce mouvement contestataire gagna de proche en proche toutes les Facultés et même les lycées ! Des réunions s'organisèrent dans les amphithéâtres, des "collectifs" s'auto-désignèrent, des groupuscules se formèrent en grand nombre, des Assemblées générales plus ou moins spontanées proclamèrent des résolutions concernant l'enseignement et bientôt la société tout entière. Les murs étaient couverts d'affiches, de slogans, de tags ; des tracts distribués à profusion jonchaient les trottoirs.
Devant la progression du désordre et des dégradations, l'Administration se trouva vite dépassée si bien que le ministre de l'Education Nationale Alain PEYREFITTE autorisa le Recteur de l'Université de PARIS à fermer la SORBONNE.
Georges POMPIDOU était en visite en Roumanie. Dès son retour précipité, le Premier Ministre, ancien normalien, compara, avec un sourire bienveillant, ces débordements à un vaste "monôme très réussi " qui devait selon lui, se disperser dès qu'il prononcerait la réouverture de la SORBONNE.!
Ce geste d'apaisement fut interprété au contraire par les manifestants comme le premier recul du pouvoir et l'affaire tourna rapidement à l'émeute dont le caractère universitaire et social au début, prenait une orientation nettement politique.
Après des escarmouches entre les étudiants et la police, des barricades furent édifiées et le quartier latin devint un champ de bataille de rues avec véhicules incendiés, arbres abattus, jets de pavés, vitrines éventrées, mobilier urbain saccagé. On releva de nombreux blessés, mais par miracle - du moins c'est la thèse officielle - on ne déplora aucun décès, succès qui fut attribué au Préfet de Police Mr. GRIMAUD pour sa stratégie efficace.
J'ai vu le désastre, le quartier latin offrant un spectacle de désolation, jonché de débris et d'ordures, le drapeau noir et le drapeau rouge flottant sur l'ODEON.
Ces événements gagnèrent la province, troublèrent la population, divisèrent les familles, stupéfièrent l'étranger.
Ils prirent une autre tournure lorsque, à l'appel des syndicats de salariés, des grèves paralysèrent progressivement le pays tandis que des hommes politiques de l'opposition se proposèrent de prendre le pouvoir lors du fameux rassemblement du stade CHARLETY qui marqua la fin de la carrière politique de Pierre MENDES-FRANCE et l'irrésistible ascension de celle de François MITTERRAND. On notera surtout que les offres d'action commune des étudiants au monde du travail furent repoussées par ses divers responsables qui obtinrent, seuls, quelques semaines plus tard, dans la grande salle dite des accords de GRENELLE de l'hôtel du Châtelet [1], tous les avantages que Georges POMPIDOU, assisté par Jacques CHIRAC, alors Secrétaire d'Etat, leur a concédés pour rétablir le calme.
En fait, certains ont prétendu, si on avait attendu un peu, que la fatigue et la pénurie d'essence qui se faisait déjà sérieusement sentir sur les départs en week-end de la population, auraient eu le même effet que les générosités accordées par le Premier Ministre aux syndicats. Ils avaient à la fois renforcé leur influence et profité sans vergogne du mouvement lancé par les étudiants et les futurs médecins.
Dans le milieu médico-hospitalier
L'agitation gagna toute la médecine. Certains hospitalo-universitaires déjà connus pour leur engagement politique encourageaient et conseillaient leurs étudiants en se plaçant parfois à leur tête ou dans l'amphi au milieu d'eux pour bien montrer leur soutien…
Des chefs de clinique dénonçaient la façon trop rapide dont la Réforme DEBRE avait été mise en place "par le sommet de la pyramide" vite saturée et bloquant pour longtemps le recrutement de la base représentée par leur génération.
L'Ordre National des médecins fut envahi par une foule de contestataires de tous âges, y compris des figures connues pour leur militantisme syndical ou... pour leurs condamnations antérieures (voir le chapitre sur l'Ordre). Le décret BACON du 12 mai 1960 avait provoqué 8 ans plus tôt de nombreuses réactions hostiles toujours vivaces dans le corps médical d'exercice libéral.
Dans le hall de l'ancienne Faculté de Médecine de PARIS, j'ai vu des familles d'étudiants, avec femmes et enfants au biberon, élire domicile, au milieu d'immondices, couchés sur des matelas, faire la cuisine sur des petits réchauds à l'entrée de l'amphithéâtre VULPIAN, du linge séchant sur des cordes tendues entre les bustes de LAVOISIER et de ROSTAN et une autre partant du buste de LAUGIER, soutenue par la statue de Félix TERRIEN et amarrée au cou de BOUILLAUD, barrant l'accès au grand escalier de marbre conduisant à la bibliothèque...!
Dans le grand amphi, j'ai entendu des orateurs improvisés refaire la société, réclamer la suppression du mandarinat et des concours, demander de doubler le nombre des médecins. Dans un autre amphithéâtre, à l' Hôpital COCHIN, j'ai été invité à prendre la parole en qualité de représentant syndical [2]  sur les statuts des médecins hospitaliers, sur la Réforme DEBRE et sur mes entretiens avec les autres syndicats ou organisations plus ou moins informelles. J'avais en effet rencontré mon ancien Maître Jean LENEGRE et son grand ami et alter ego, l'illustre Professeur SOULIER dont le service de cardiologie de BROUSSAIS s'était mis en grève et qui m'avait fait part de ses craintes pour sa personne : il portait en permanence un revolver chargé…
Une fois, dans un amphi archi-comble de la Pitié-Salpêtrière, interpellé par un adversaire syndical, j'ai pris la parole dans une atmosphère surchauffée. Je n'ai gardé aucun souvenir de mes propos, sauf que je fus timidement applaudi pour ma conclusion [3], après avoir été hué et copieusement sifflé lorsque, pour me présenter à l'assistance, j'avais révélé au début de mon intervention, outre mes fonctions syndicales, et notamment mon appartenance à un Conseil départemental de l'Ordre....J'ai bien cru qu'on m'expulserait sur le champ, mais le Président de séance ramena le calme en rappelant que j'étais, comme les autres, un conseiller élu et que j'avais été invité à cette réunion. J'avais eu chaud !
La fin de la "récréation"
Personne n'a oublié la façon inattendue dont s'est terminée cette "chienlit", comme l'a si bien qualifiée le chef de l'Etat. Après son voyage éclair auprès du Général MASSU en Allemagne, son appel à la Radio, le défilé massif et spontané des Champs-Elysées, la dissolution de l'Assemblée Nationale et l'apparition d'une nouvelle majorité, le Gouvernement reprit les choses en mains.
Le monde de la Santé et de l'Université fut convoqué en juillet dans la réunion demeurée fameuse présidée par Edgar FAURE et Maurice SCHUMANN où, parmi les promesses formulées par les deux ministres dans une mémorable envolée démagogique, nous avons retenu la suppression de l'Externat, les prémisses d'une future loi de l'Enseignement supérieur et des réformes des statuts de personnels médicaux hospitaliers.
Je revois encore un des leaders les plus virulents de la contestation tomber en fin de séance sous le charme enjôleur d'un Edgar FAURE qui l'avait familièrement pris par l'épaule pour un entretien confidentiel. Il a fait depuis une carrière fulgurante dans l'enseignement supérieur, à des postes de haute responsabilité…
Conclusion
Plus de 30 ans après ces événements dont les conséquences lointaines sont apparues progressivement, on s'interroge encore sur leur déclenchement et leur portée.
D'abord la saison était propice : ce mois de mai parisien était radieux. En économie, la Vème République était prospère, en pleine expansion, - on en était aux 18 "premières glorieuses" - une monnaie consolidée avec le franc lourd institué 8 ans plus tôt, avec un plein emploi, donc sans chômage.
Les accords d'EVIAN d'avril 1962 mettant fin à la guerre d'Algérie avaient éclairci 5 ans plus tôt; l'avenir de toute une génération.
Le Général de GAULLE était au pouvoir depuis 10 ans mais l'opposition trouvait le temps long...
Deux slogans lancés dans ces rassemblements illustrent bien l'état d'esprit initial de ce qui fut considéré au début comme une kermesse joyeuse et folklorique :
Il est interdit d'interdire !
Sous les pavés, la plage !
En réalité, ce mouvement qui fit des émules à l'étranger, annonçait déjà les aspirations profondes d'une société opulente à un changement encore mal dessiné, mais facilité par les média et en particulier...par le transistor qui joua le même rôle que le téléphone portable d'aujourd'hui.
On peut avancer que les événements de Mai 1968 ont annoncé les prochaines transformations prises sous la pression d'une opinion publique devenue ouvertement critique à l'égard des "décideurs", réclamant une liberté d'expression et des moeurs, une indépendance et une démocratisation accrues, concepts d'ailleurs difficilement compatibles, au besoin en recourant à la force (guérilla urbaine par exemple) au risque de fragiliser les régimes les mieux protégés.
La concertation a sans doute gagné du terrain, mais la prise de décisions démocratiques si souvent invoquée est ouvertement dénaturée lorsqu'elle a encore lieu, comme trop souvent, à main levée en public, et jamais à bulletin secret...!
Enfin, l'expression de "soixante-huitard" désigne toujours dans l'inconscient collectif, un jeune contestataire souvent issu d'un milieu dit bourgeois, hirsute, lanceur d'idées généreuses et de pavés.
30 ans plus tard, il a conquis à la force du poignet sa place dans la société dite de consommation. Il vit sous la menace du chômage par absorption de son entreprise, mondialisation oblige. Il s'inquiète pour l'avenir de ses propres enfants qui ont suivi le même parcours que lui. Comme une grande partie de sa génération, il a perdu toutes ses illusions de jeunesse devant les réalités économiques et les lois implacables qu'elles imposent à tous.
Les slogans à la fois syndicaux et politiques de mai 68 n'inspirent plus que des regrets teintés de mélancolie.
 
1.
Traditionnel ministère du Travail, devenu "des Affaires sociales" 127, rue de Grenelle.Paris 7 ème. 
2.
J'étais à cette époque secrétaire général de l'Union Syndicale CGC des Médecins Hospitaliers 
3.
Je crois avoir dit " De toute manière, rien ne sera plus jamais comme avant !"