La fille de Priam et d'Hécube avait reçut d'Apollon le don de prédire l'avenir. Mais comme elle sétait refusée à lui, le dieu de la Beauté, de la Lumière, des Arts et de la Divination lui retira le don de la persuasion, de sorte que personne ne croirait ses prédictions.
Pendant plus de 30 ans, nous avons joué les CASSANDRE en annonçant imperturbablement le désastre qui se préparait dans l'indifférence générale : la disparition de la chirurgie, à laquelle il faut joindre aujourd'hui l'anesthésie-réanimation et l'obstétrique.
Sur tous les tons et par tous les moyens, avec tous les arguments chiffrés qu'il avait pu réunir, le COLLEGE NATIONAL des CHIRURGIENS s'est efforcé d'appeler l'attention des "décideurs" sur ce phénomène.
Voici, par exemple, en Annexe 4 le texte d'une lettre adressée le 15 novembre 1991, à tous les Parlementaires, accompagnée d'un mémoire justificatif de 20 pages.
Maintenant, ils savent [1]
Victimes de leur réputation de nantis, les chirurgiens sont toujours considérés par l'opinion publique et même parfois médicale, comme des privilégiés que les bourrasques économiques ont jusqu'ici épargnés.
Depuis des décennies, les médias ont forgé du chirurgien un stéréotype associant le pouvoir médical dans sa forme la plus directe (la main gantée guidant l'instrument tranchant) au pouvoir financier illimité (une vie facile et sportive dans un décor luxueux)
N'a-t-on pas vu, en couverture de certains hebdomadaires à grand tirage, le chirurgien en tenue opératoire, manipulant des poignées de grosses coupures ?
L'image traditionnelle du chirurgien s'accompagne toujours de la possession d'appartements princiers, de voitures "haut de gamme", de bateaux de plaisance, de résidences secondaires multiples utilisées au gré des saisons, d'une vie mondaine brillante : vernissages, premières, réceptions, galas.
C'est ce chirurgien d'exception que rencontrent parfois des P.D.G. de multinationales, ou des décideurs énarques, au golf, à la chasse, au central de Roland Garros, sans parler du tort considérable que quelques chirurgiens se portent à eux-mêmes et du même coup à l'ensemble par une attitude ostentatoire tenant lieu de réussite professionnelle.
La réalité est bien éloignée de cette image artificielle : il suffit de parcourir la correspondance que reçoit le Collège et les appels de détresse que lancent ses adhérents en difficulté et que des raisons financières ont poussé six d'entre eux à quelques années d'intervalle, au suicide.
Le Collège s'est donc décidé, comme pour la dissociation du K, à demander audience à tous les responsables politiques et administratifs qui ont ce dossier en charge et qui croyaient le connaître.
Nous avons rappelé que la chirurgie est la discipline qui comporte la formation la plus longue et la plus sélective la vie professionnelle la plus courte, les responsabilités les plus étendues, les charges les plus lourdes. Nous avons révélé que les internes se détournent progressivement de cette spécialité qui exige le plus et qui a reçu le moins. Nous avons signalé qu'un certain nombre de postes hospitaliers de chirurgie ne sont plus occupés que par des praticiens qui n'ont pas reçu la formation traditionnelle et que certaines portions d'autoroutes sont aussi dangereuses par l'accident que par l'intervention qui lui fait suite....!
En plaidant désormais sans écran ce dossier devant toutes les personnalités responsables à un titre ou à un autre du désastre qui se prépare, nous avons provoqué chaque fois, tour à tour, une surprise amusée, une incrédulité goguenarde, un étonnement sincère, enfin un embarras évident lorsque nous avons administré la preuve chiffrée que cette revendication considérée comme micro-catégorielle avait un intérêt collectif passant en priorité par la propre sécurité de notre interlocuteur et celle de sa famille...
Plus efficace qu'une quelconque grève, la simple révélation d'une situation insoupçonnée et de ses conséquences produit quelque fois une salutaire prise de conscience.
Malheureusement, le mal est ancien et profond. Il appelle une solution radicale, urgente et courageuse.
Quel est l'échelon administratif qui acceptera de proposer la décision qui s'impose ?
La classe politique est désormais placée face à ses responsabilités. Elle ne pourra plus longtemps invoquer son ignorance.
La crise de 2004
12 ans avaient passé depuis l'appel du 15 novembre 1991 aux parlementaires et ils ne savaient toujours pas.
Il a fallu le rapport DOMERGUE-GIUDICELLI pour réveiller la classe politique, les tutelles, les médias, l'opinion publique pour réveiller les décideurs sur la crise profonde que la chirurgie française traverse dans l'indifférence générale depuis 35 ans, exactement depuis 1970, c'est-à-dire depuis la fondation du Collège National des Chirurgiens français.
Comment ? On va bientôt manquer de chirurgiens ? Ils vont bientôt s'exiler symboliquement en Angleterre ? Par qui serais je opéré demain ?
Immédiatement, le ministre comprend la situation et cherche en quelques semaines à parer au plus pressé. Il y parvient tant bien que mal en créant un Conseil National de la Chirurgie Française et après d' innombrables discussions, fait avaliser par les intéressés, sous sa propre garantie, deux séries de décisions, l'une pour la chirurgie libérale, l'autre pour la chirurgie hospitalière applicables à bref délai.
Le problème est-il réglé pour autant ? Evidemment NON puisque c'est toute l'architecture de l'Assurance-maladie qu'il faut moderniser. La tâche est immense et les obstacles paraissent innombrables dans un contexte politique, syndical, économique et social complexe. Le XXIème siècle débute mal.
 
Les chirurgiens ne peuvent compter que sur eux-mêmes
La crise que la chirurgie française a traversée pendant toute la seconde moitié du XX ème siècle s'est traduite de quatre façons :
  1. des chirurgiens confirmés se sont expatriés ou ont changé d'activité bien avant d'avoir atteint l'âge de la retraite.
  2. de nombreuses cliniques ont cessé toute activité (absorptions et dépôts de bilan, notamment)
  3. de nombreux postes hospitaliers publics sont vacants ou occupés par des praticiens peu ou non qualifiés
  4. les internes se sont détournés progressivement de la chirurgie en disant "pourquoi se donner tant de mal pour un avenir si médiocre ?"
Tels sont les faits corroborés par les chiffres. Mais qui les connaît ? Ni le corps médical, ce qui est après tout excusable, ni les responsables syndicaux, ce qui l'est moins. Cette ignorance s'explique :
  • les chirurgiens étaient de plus en plus minoritaires, noyés dans les organisations polycatégorielles qui ne prenaient pratiquement jamais en compte leurs revendications. Il faut dire que le déclin de la chirurgie n'est devenu chiffrable que vers les années 1968-1970, masqué jusque là par une prospérité de façade.
  • du matin au soir et parfois la nuit dans les salles d'opérations de leurs cliniques ou de leurs hôpitaux, ils ne pouvaient fréquenter les cabinets ministériels ou siéger dans les innombrables commissions aux jours et heures ouvrables. Ils s'en remettaient à des confrères, habituellement généralistes, plus disponibles mais mal informés et prisonniers volontaires d'un système qui les confortait dans leur monopole syndical.
De plus la tenace réputation d'opulence et de facilité dont la chirurgie est auréolée depuis toujours dans l'inconscient collectif n'incitait pas ces leaders à rechercher la réalité derrière des statistiques de recettes brutes, complaisamment diffusées et pouvant en effet créer l'illusion.
La preuve par trois.
Les chirurgiens n'avaient rien à attendre des organisations polycatégorielles pour les trois raisons suivantes :
  • L'expérience des trente années écoulées entre 1950 et 1980 pendant lesquelles la situation matérielle des chirurgiens n'a cessé de se dégrader, quelle que soit l'organisation à laquelle ils avaient confié la défense de leurs intérêts. Jusqu'en 1970, il n'existait qu'un seul syndicat de chirurgiens, affilié à la CSMF. Le COLLEGE NATIONAL des CHIRURGIENS FRANCAIS s'est alors créé et avait placé ses espoirs dans la FMF.
  • La dissociation du K et la création du KC, seul véritable succès syndical, n'a été obtenue qu'après 7 ans d'efforts (1977-1984) par le COLLEGE, seul malgré l'hostilité générale, dans une totale clandestinité, mais avec la neutralité bienveillante du Président Pierre BELOT
  • Encouragé par ce succès, le COLLEGE prit son autonomie 3 ans plus tard en 1987, perdant délibérément une représentativité officielle théorique qui ne lui apportait rien. La belle affaire ! Le résultat était nul. Il ne pouvait pas être pire. Depuis lors, il pouvait agir seul, rencontrer tous les décideurs pour leur exposer directement tous les éléments du dossier, sans écran polycatégoriel interposé. A chaque audience, à quelque niveau qu'elle se situait, les responsables du COLLEGE ont très souvent observé la surprise et parfois l'incrédulité de leurs interlocuteurs : elle s'expliquait par le fait que la crise de la chirurgie ne leur avait jamais été exposée auparavant par ceux qui étaient censés la représenter.
La conclusion s'est imposée d'elle-même : les chirurgiens ne pouvaient compter que sur eux-mêmes.
Ils l'ont si bien compris que les effectifs du COLLEGE ont plus que doublé depuis qu'il est devenu autonome et triplé à partir du moment où s'est créée en 1992 l'UNION COLLEGIALE des CHIRURGIENS et SPECIALISTES avec la perspective d'obtenir le moment venu, une représentativité, non plus monocatégorielle, mais centrée sur le plateau technique, leur instrument de travail commun aux anesthésistes et aux autres spécialistes chirurgicaux.
Le reproche de corporatisme
Cette nouvelle stratégie fut naturellement taxée de "corporatiste" avec toute l'opprobre révolutionnaire qui avait aboli en 1791 les corporations et les jurandes de l'Ancien Régime. Mais des spécialistes de l'histoire syndicale [2]  expliquent ce retour aux actions catégorielles précédées souvent par les "coordinations" qui rassemblent sur des objectifs précis les représentants d'une même activité éparpillées dans les organisations classiques et des "non-syndiqués", devenus au fil des années une véritable "majorité silencieuse" du monde du travail.

Les chirurgiens n'ont pas eu à rougir de ce nouveau comportement dicté par un ultime sursaut. Ils réclamaient eux aussi "le droit à la différence", c'est à dire le droit de faire valoir la spécificité de leur discipline qui ne peut plus s'exercer qu'en équipe et dans un environnement particulier, le plateau technique lourd (P.T.L.).
Il y va de l'intérêt collectif au sens le plus noble, condensé dans cette interrogation:"Qui vous opérera demain ?"
 
1.
Editorial des Cahiers de Chirurgie n° 63 - 16ème année 3/1987 daté du 7 juillet 1986 p.9 
2.
René MOURIAUX, Syndicalisme et politique Editions ouvrières 1985, Le syndicalisme, face à la crise, La découverte, 1986, Les syndicats dans la Société française Presse de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1983.

Pierre ROSANVALLON - La question syndicale, Calmann LEVY, 1988.

Michel NOBLECOURT - Les syndicats en question, Les éditions ouvrières, Paris 1990.