L'éternelle question de l'âge se profile dans toute organisation humaine, socio-professionnelle, politique, parfois même familiale.
Les plus jeunes supportent mal la présence des plus anciens et réciproquement. Ainsi, se perpétue ce qu'il est convenu d'appeler le "conflit des générations"
Dans la très longue aventure syndicale que j'ai parcourue en plus de cinquante ans, j'en ai connu maints exemples à tous les stades de la vie.
" Les vieux, à l'hospice ! "
J'ai entendu cette apostrophe pour la première fois en 1938, dans un amphi du P.C.B, lorsqu'un professeur âgé, s'appuyant sur sa canne, fit son entrée, trébucha en laissant tomber sa serviette. Deux jeunes filles du premier rang se précipitèrent à son secours. Il les remercia sous les lazzis et les quolibets de la salle. Puis, se tournant vers les étudiants, pointant sa canne vers eux pour obtenir le silence, puis sur sa boutonnière décorée, il leur dit, d'un ton triste : " c'est un souvenir de guerre !"
Il fut aussitôt longuement applaudi et par la suite, toujours écouté avec respect.
Nous étions, il est vrai, dans la période qui a suivi MUNICH. Aujourd'hui, on dirait, d'une façon plus lapidaire:
"Le papy, dégage !"
" Les jeunes, impliquez-vous !"
Il fut un temps, dans les années 1950-1960, où de nombreux actifs se pressaient aux réunions syndicales, participaient vigoureusement à la défense professionnelle et même cherchaient à prendre des responsabilités dans différentes instances. Ils avaient perçu les profonds changements en cours, et voulaient préserver le mode d'exercice libéral légué par leurs anciens.
Mais, au fil des années, devant le déclin progressif de leurs situations respectives, ayant moins de temps disponible, et devant les maigres résultats obtenus par les syndicats, ils ont progressivement abandonné tout militantisme, et même espacé leurs cotisations...
Ainsi, faute de volontaires plus jeunes, les dirigeants sont souvent obligés de renouveler leurs mandats et de prolonger leur présence jugée d'ailleurs de moins en moins efficace par ceux qui se contentent de les critiquer sans jamais s'impliquer personnellement.
Certes, on peut reprocher à des dirigeants âgés une combativité émoussée par le temps et des résultats médiocres ou nuls en regard des efforts déployés. Mais la relève tant espérée ne se produisant toujours pas et pour ne pas perdre les maigres acquits, les responsables se laissent reconduire à chaque échéance de mandat au grand soulagement de ceux qui sont trop heureux de se décharger de toute responsabilité sur celui ou ceux qui acceptent de poursuivre, une année de plus, une tâche de plus en plus ingrate.
Pour se donner bonne conscience et pour répondre à la vox populi, l'un d'eux est allé jusqu'à prétendre que s'il n'avait pas fait acte de candidature, c'est parce qu'il ne voulait pas infliger un désaveu ou une humiliation à celui qui "cherche en réalité à se maintenir à tout prix au poste qu'il occupe depuis si longtemps !". J'avoue que j'ai mal supporté l'hypocrisie de cette dérobade. [1]
Le cas des retraités
Normalement, un syndicat représente essentiellement les actifs. Peu à peu, les syndicats ont été conduits à accepter dans leurs rangs des retraités dont les problèmes spécifiques justifiaient des actions ciblées. Une cotisation réduite était même prévue pour ces adhérents prolongés.
Bientôt, pour les raisons ci-dessus rappelées, ce sont les dirigeants eux-mêmes qui sont venus combler les vides et peu à peu, des situations comme la mienne se sont généralisées. Elles comportaient de nombreux avantages pour la structure elle-même et en premier lieu, une disponibilité en principe beaucoup plus large qu'en période d'activité. Comment un chirurgien ou un anesthésiste par exemple pourraient-ils disposer du temps nécessaire pour faire face à toutes les obligations d'une omni-présence syndicale suffisante ? La participation à un nombre croissant de multiples réunions de travail, à différentes audiences aux heures ouvrables de bureaux, à des colloques à Paris ou en province, sans parler du travail courant quotidien sont incompatibles avec une activité professionnelle déjà très absorbante.
S'il reste en poste assez longtemps, le retraité apporte en outre son expérience à la fois professionnelle et syndicale, toujours utile pour conseiller un volontaire plus jeune ou traiter des dossiers en fonction d'une jurisprudence évolutive.
Malheureusement, comme on l'a vu, le retraité n'a plus la même légitimité pour représenter les actifs dont on lui reproche de s'être séparé par la force des choses tant sur le plan technique qui évolue très vite que sur le plan de l'exercice quotidien. Il s'est lui aussi rapidement transformé pour aboutir à une situation matérielle certainement plus dévalorisée par comparaison à celle du retraité lorsqu'il était encore en activité à la même époque de sa carrière.
Psychologiquement enfin, le retraité peut se considérer parfois comme vivant aux crochets de l'actif dans le régime actuel par répartition. Il peut en résulter une situation de dépendance en comparant les deux situations.
C'est ce que je répondais à ceux qui me reprochaient de poursuivre cette activité syndicale à titre entièrement bénévole. Le bénévolat m'a toujours paru en effet la forme la plus efficace pour conserver une totale indépendance, même si certains ont rejeté depuis longtemps cette conception généralement considérée comme archaïque, voire rétrograde... ou même antisyndicale ! Aujourd'hui le bénévolat est devenu presque suspect.
 
1.
Je rappelle que j'avais annoncé à chaque A.G. depuis 1991 mon départ fixé irrévocablement pour 1993 à l'occasion de mon 75ème anniversaire. Les circonstances m'ont amené à prolonger différentes fonctions syndicales, jusqu'en 1998... et même bien au-delà.