Qui connaît Frédéric BASTIAT ?
A part quelques érudits, quelques professeurs d'économie politique, voire quelques candidats à l'ENA, personne n'a jamais entendu prononcer ce nom. C'est au Dr Pierre DEFRENNE, radiologue lyonnais [1] rencontré au congrès de l'UNAM le 9 décembre 1990 à Paris, que nous devons la découverte de cet auteur dont on appréciera le talent véritablement prophétique dans le passage suivant extrait de ses oeuvres complètes, "Harmonies économiques", Des Salaires, Tome VI, p.114. publiées en 1850 (!).
Deux années plus tard, lors de l'ouverture des Assises de la Médecine Libérale organisées par le SML, les 14 et 15 novembre 1992, au Palais des Congrès de Paris, le Dr Didier SCHMIDT, Secrétaire Général [2], évoquant l'avenir de notre système de protection sociale, lut le texte suivant :
" J'ai vu surgir spontanément des sociétés de secours mutuel, il y a plus de 25 ans, parmi les ouvriers et les artisans les plus dénués, dans les villages les plus pauvres du département des Landes…
" Dans toutes les localités où elles existent, elles ont fait un bien immense...
" Leur écueil naturel est dans le déplacement de la responsabilité.
" Ce n'est jamais sans créer pour l'avenir de grands dangers et de grandes difficultés qu'on soustrait l'individu aux conséquences de ses propres actes.
"Le jour où tous les citoyens diraient "nous nous cotisons pour venir en aide à ceux qui ne peuvent travailler ou ne trouvent pas d'ouvrage", il serait à craindre... que bientôt les laborieux ne fussent réduits à être les dupes des paresseux.
" Les secours mutuels impliquent donc une mutuelle surveillance, sans laquelle le fonds des secours serait bientôt épuisé.
" Cette surveillance réciproque... fait la vraie moralité de l'institution. C'est cette surveillance qui rétablit la responsabilité... Or, pour que cette surveillance ait lieu et porte ses fruits il faut que les sociétés de secours soient libres, circonscrites, maîtresses de leurs statuts comme de leurs fonds.
" Supposez que le gouvernement intervienne. Il est aisé de deviner le rôle qu'il s'attribuera. Son premier soin sera de s'emparer de toutes ces caisses sous prétexte de les centraliser ; et pour colorer cette entreprise, il promettra de les grossir avec des ressources prises sur le contribuable, car, dira-t-il, n'est-il bien naturel et bien juste que l'Etat contribue à une oeuvre si grande, si généreuse, si philanthropique, si humanitaire ? "
" Première injustice : faire entrer de force dans la société et par le côté des cotisations des citoyens qui ne doivent pas concourir aux répartitions de secours. Ensuite, sous prétexte d'unité, de solidarité (que sais-je), il s'avisera de réunir toutes les Associations en une seule soumise à un règlement uniforme.
" Mais, je le demande, que sera devenue la moralité de l'institution quand sa caisse sera alimentée par l'impôt, quand nul, si ce n'est quelque bureaucrate, n'aura intérêt à défendre le fonds commun, quand chacun, au lieu de se faire un devoir de prévenir les abus, se fera un plaisir de les favoriser, quand aura cessé toute surveillance mutuelle et que feindre une maladie, ce ne sera autre chose que jouer un bon tour au gouvernement ? Le gouvernement, il faut lui rendre cette justice, est enclin à se défendre ; mais ne pouvant plus compter sur l'action privée, il faudra bien qu'il substitue l'action officielle. Il nommera des vérificateurs, des contrôleurs, des inspecteurs. On verra des formalités sans nombre s'interposer entre le besoin et le secours. Bref, une admirable institution sera dès sa naissance transformée en une branche de police.
" L'Etat n'apercevra d'abord que l'avantage d'augmenter la tourbe de ses créatures, de multiplier le nombre des places à donner, d'étendre son patronage et son influence électorale. Il ne remarquera pas qu'en s'arrogeant une nouvelle attribution, il vient d'assumer sur lui une responsabilité nouvelle et j'ose le dire, une responsabilité effrayante. Car bientôt qu'arrivera-t-il ?
" Les ouvriers ne verront plus dans la caisse commune une propriété qu'ils administrent et dont les limites bornent leurs droits. Peu à peu, ils s'accoutumeront à regarder le secours en cas de maladie ou de chômage, non comme provenant d'un fonds limité préparé par leur propre prévoyance, mais comme une dette de la Société. Ils n'admettront pas pour elle l'impossibilité de payer et ne seront jamais contents des répartitions. L'Etat se verra contraint de demander sans cesse des subventions au budget. Là, rencontrant l'opposition des commissions de finances, il se trouvera engagé dans des difficultés inextricables. Les abus iront toujours croissant et on en reculera le redressement d'année en année, comme c'est l'usage jusqu'à ce que vienne le jour d'une explosion. Mais alors on s'apercevra qu'on est réduit à compter avec une population qui ne sait plus agir par elle-même, qui attend tout d'un ministre ou d'un préfet, même la subsistance, et dont les idées sont perverties au point d'avoir perdu jusqu'à la notion du Droit, de la Propriété, de la Liberté et de la Justice".
Cette citation écoutée avec une attention croissante par la salle, obtint un vif succès, tant la situation imaginée en 1850 s'est concrétisée à la lettre un siècle et demi plus tard.
Qui était donc Frédéric BASTIAT, économiste français né à Bayonne en 1801 et mort à Rome en 1850 à 49 ans, auteur presque inconnu parce que ses travaux ne sont jamais cités ? Ses thèses développées dans " Les harmonies économiques" résolument opposées à tout dirigisme, sont favorables à ce que l'on pourrait appeler aujourd'hui "l'économie de marché", notion qui sous-entend la libre entreprise, le libre choix, et le plein exercice des responsabilités individuelles.
Pour l'époque où s'ébauchaient les théories économiques et sociales, ces conceptions étaient novatrices. Mais elles étaient déjà en opposition avec celles que la révolution industrielle de la seconde moitié du XIXème siècle devait induire.
C'est peut-être l'explication du silence qui a entouré l'oeuvre de F. BASTIAT. Il était utile de la tirer de l'oubli et de vérifier l'exactitude de l'analyse de cet économiste injustement méconnu. Le Professeur Jacques GARELLO s'y est employé dans son dernier livre. Il n'est en effet pas si fréquent de découvrir un économiste dont les prévisions se sont vérifiées à si long terme...
Le Dr P. DEFFRENNE concluait son propos par cette citation de F. BASTIAT qui est, elle aussi, toujours d'actualité :
" Il faut le dire, il y a trop de grands hommes dans le monde : il y a trop de législateurs, organisateurs, instituteurs de sociétés, conducteurs de peuples, pères des nations, etc... Trop de gens se placent au dessus de l'humanité pour la régenter, trop de gens font métier de s'occuper d'elle. "
Après Frédéric BASTIAT, le Commandant COUSTEAU dénonçait lui aussi le pouvoir bureaucratique : " Qui décide quoi ? "
En France comme dans bien d'autres pays, les fonctionnaires munis d'un mandat en blanc vont représenter leurs pays à d'importantes conférences internationales et déclarent sans vergogne : " la position de la France est...", ou bien " la position des Etats-Unis est..."
" J'ai souvent pu vérifier que les Ministres, les Premiers Ministres ou les hommes politiques en partie responsables ignoraient tout de la position affichée au nom de leur gouvernement. Il est grand temps que les seuls pouvoirs reconnus par le peuple l'exécutif et le législatif, ne se laissent pas doubler par un 3ème pouvoir, clandestin, mais tout aussi puissant : le pouvoir bureaucratique. "
Pierre Yves COUSTEAU
(Extrait de Calypso-LOG, mai 1990, p.4)
 
Après avoir relu cet article au moment de signer le bon à tirer, je me permets de suggérer aux personnalités compétentes de proposer de baptiser l'une des prochaines promotions de l'ENA du nom de « Frédéric BASTIAT »... Chiche !
 
1.
69160 TASSIN la Demi-Lune. 
2.
En désaccord avec le SML, le Dr. Didier SCHMIDT a rejoint la CSMF en 2002