S'il est banal d'évoquer les progrès accomplis en un demi-siècle par la chirurgie, je me bornerai simplement à évoquer quelques souvenirs personnels qui permettront aux plus jeunes de mesurer le chemin parcouru par leurs aînés.
En 1938/1945, une fracture du col du fémur signifiait pour de nombreux vieillards une mort prochaine dans d'atroces souffrances par un séjour prolongé au lit, au milieu d'escarres multiples, par infection pulmonaire, urinaire, cachexie. Impuissants, médecins et infirmières se bornaient à soulager et à changer les grabataires, épreuve aussi pénible pour les soignants que pour les patients…
On distinguait déjà les fractures cervico-trochantériennes, de moins mauvais pronostic grâce au grand plâtre pelvi-pédieux, des fractures cervicales vraies avec déplacement comportant souvent une issue fatale rapide.
Aujourd'hui, opérées dans les délais les plus brefs, mises en charge très rapidement grâce à la solidité du montage; aux progrès de l'anesthésie, à l'efficacité de la réanimation, ces fractures quel qu'en soit le type ou l'âge du patient ont perdu leur sinistre réputation.
Puisque nous évoquons les techniques d'ostéo-synthèse, il faut rappeler que j'ai connu l'époque où la mise en place d'un clou-plaque était encore une épreuve sportive avec les repérages radiologiques approximatifs des broches-guides, les chignoles à main (!) et les mèches qui cassaient. Aujourd'hui, l'électricité a remplacé l'huile de bras, facilitant chaque geste devenu simple et précis.
La chirurgie digestive a connu une évolution comparable passant de la célèbre REVERDIN à l'aiguille montée toute prête, du catgut au nylon devenu résorbable, des sutures en trois plans, ramenés à deux et enfin au « monoplan » à la suite de JOURDAN vite oublié…
Quant aux sutures mécaniques, je surprends toujours les plus jeunes lorsque je leur rappelle que j'ai connu et même utilisé, l'énorme machine à coudre de Von PETZ, qui permettait, au cours d'une gastrectomie type POLYA, de fermer d'un seul geste, avec une rangée de doubles agrafes, de fermer hermétiquement la double tranche gastrique. L'appareil était lourd, encombrant et nécessitait un certain entraînement. Mais le principe fut, 30 ans plus tard, exploité avec succès par MERLIN-Médical grâce au Collège National des Chirurgiens Français qui eut l'audace de le présenter pour la première fois au public français sur son stand au Congrès de Chirurgie [1] … sous les sarcasmes d'un certain nombre de professionnels qui n'imaginaient pas qu'on puisse un jour se passer des sutures manuelles, sous l'impulsion du Pr. LOYGUES qui soutenait que les chirurgiens se devaient de demeurer les "meilleurs couturiers".
Seuls les chirurgiens de ma génération ont connu les sauvetages réalisés dans certaines péritonites gravissimes grâce à la fermeture sur drainage selon le procédé de MIKULICZ.
Parmi les immenses progrès techniques accomplis vers les années 1960, il serait impardonnable d'oublier le confort apporté par le remplacement progressif des gants de CHAPUT, lourds, épais, rigides par des gants moulés, légers, fins, restituant à l'opérateur toutes les subtilités du toucher.
L'éclairage du champ opératoire a été considérablement amélioré par les fabricants d'appareils d'optique au point que la marque "scialytique"  [2] est passée dans le langage courant…
L'urologie a bénéficié d'une série d'améliorations techniques dont l'une des plus importantes fut la lumière froide. Rappelons-nous les difficultés et les surprises des cystoscopies dont l'éclairage électrique était souvent défaillant par mauvais contact ou lampes vite grillées. Les qualités optiques et électriques des appareils utilisés permettent aujourd'hui, dans un confort constant, de réaliser des explorations complètes et des interventions importantes effectuées avec une grande sécurité grâce aux progrès des bistouris électriques..
Parmi les réels progrès apportés par l'industrie du caoutchouc remplacée par celle des matières plastiques, associant l'ingéniosité des urologues et les prouesses des fabricants [3], il faut rappeler la découverte géniale de la sonde à ballonnet de DELINOTTE et celles permettant l'irrigation vésicale continue selon ABOULKER.
Je me suis borné à évoquer trois exemples tirés de ma pratique personnelle en rappelant que, au sortir de l'internat, nous étions en 1950, tous des chirurgiens polyvalents qualifiés sous le label de "chirurgie (sous-entendu ) générale".
Je voudrais en terminant rappeler les séances opératoires de cataracte effectuées par le Professeur DESVIGNES à l'Hôtel-Dieu de Paris dans la chaire de clinique ophtalmologique dirigée en 1940 par les Professeurs VELTER puis RENARD. J'ai vu, en qualité de faisant fonction d'externe, des séries de "kératotomies à la pique" suivies d'extraction aisée par simple pression sur la cornée d'un cristallin complètement opaque, terminées par un gros pansement occlusif. L'opéré subissait alors une immobilisation complète dans l'obscurité et une immobilité totale pendant une bonne quinzaine de jours suivies d'un appareillage consistant alors d'énormes lunettes avec des verres volumineux. Une longue rééducation pouvait alors commencer
Aujourd'hui, grâce à une anesthésie rétro-bulbaire, la phaco-émulsification par ultra-sons suivie de la mise en place d'un cristallin artificiel sous forme d'implant pliable en silicone, ne demande que quelques minutes et l'opéré peut regagner son domicile après deux petites heures de repos en clinique…!.
On pourrait passer en revue toutes les spécialités qui se sont individualisées par la suite. Chacune a bénéficié au fil des années des progrès techniques les plus divers, avec les nouveaux matériaux, les nouvelles méthodes thérapeutiques, l'évolution des connaissances et l'expérience des opérateurs, leurs audaces, l'analyse objective de leurs échecs et de leurs succès immédiats ou lointains, mesurés statistiquement avec le recul nécessaire.
1.
Stand du Collège National des Chirurgiens Français. 75ème Congrès français de chirurgie – 19 septembre 1973. Cahiers de Chirurgie n°8 4ème trimestre 1973 p. 30. M. MURAT, était le représentant de MERLIN Médical. Par la suite, il devint Député-Maire de Brive (Corrèze) 
2.
Marque BBT, dont M. TURENNE, était, comme on dit, un brillant helléniste.(Sarlat – Dordogne) 
3.
Les sondes PORGES (Sarlat – Dordogne)