A la fin de cette galerie de portraits, j'ai l'obligation morale d'expliquer les raisons strictement doctrinales qui m'ont privé à 10 ans d'intervalle, de l'amitié et de la confiance de deux grandes figures du syndicalisme médical : il s'agit du Dr Jean BENASSY et du Dr Bernard Claude SAVY.
 
Jean BENASSY
Jean BENASSY fut depuis la création du Collège en 1970, un des animateurs les plus écoutés du regroupement des chirurgiens sous l'égide de la FMF. Son prestige personnel, sa brillante carrière professionnelle, son rôle au chevet des traumatisés du rachis et de la moëlle, sa conduite militaire peu commune [1]  lui permettaient de convaincre toute une génération de grands Patrons, membres comme lui de l'Académie de Chirurgie, un grand nombre de condisciples et d'élèves directs répartis dans toute la France. 
Chirurgien orthopédiste spécialisé dans le traitement des paraplégies traumatiques, Jean BENASSY a laissé auprès de tous ceux qui ont eu le bonheur de le connaître, une empreinte indélébile. Auprès des patients à qui il insufflait avec son propre élan vital, le désir de vivre et de guérir. Son personnel de l'Hôpital Raymond POINCARE de Garches a conservé en grande partie ses méthodes psychologiques et sa gentillesse proverbiale. Auprès des Collègues de sa génération et de l'Académie de chirurgie qu'il animait de ses réparties inattendues et toujours pleines de bon sens. Il utilisait l'humour pour faire passer ses comparaisons audacieuses à l'appui de ses démonstrations, sachant convaincre par le rire qu'il était capable de déclencher à volonté. Mais surtout, il fut non seulement un Trésorier méticuleux et soucieux des cotisations dont il avait la responsabilité, mais il fut en fait un des animateurs les plus persuasifs du COLLEGE qu'il contribua à mettre sur pied et à faire prospérer. Avec la fidèle Mme BASDEVANT et la discrète Melle Le CLOAREC, avec Jean BENASSY, Mme CANCEL et Mme POUPARD pour les Cahiers de Chirurgie, je pouvais compter à tout moment sur une équipe peu nombreuse mais très active. Sous une naïveté apparente, il était très perspicace et, dans nos nombreuses entrevues au Ministère ou auprès des Caisses, il avait le don de séduire ses interlocuteurs en les amenant à partager son point de vue.
Au milieu de ses amis, Jean Louis LORTAT JACOB, Maurice LUZUY, Roger COUVELAIRE, César NARDI, Jean GOSSET, FUNK-BRENTANO, Jean et Robert JUDET, Pierre GUENIN, MERLE d'AUBIGNE, Georges GUILLEMIN et tous ses Collègues et élèves de l'Ecole Lyonnaise et tant d'autres noms illustres, Jean BENASSY annonçait avec clairvoyance un avenir lourd de menaces en prêchant déjà une défense organisée de la chirurgie et de son enseignement.
Sous l'impulsion de Jean BENASSY, un grand nombre de spécialistes libéraux ont contribué à la prospérité et à la réputation du Collège National des Chirurgiens Français et, indirectement au soutien de la F.M.F.
Nous avons tous admiré son talent oratoire si particulier, sa force de conviction, son évidente sincérité, ses comparaisons audacieuses, ses idées à la fois traditionnelles et novatrices, ses intuitions fulgurantes, sa combativité militante perceptible à travers son style très personnel
BENASSY et moi, nous sommes merveilleusement entendus pendant toute la période de croissance du COLLEGE jusqu'au moment de la "départementalisation" en 1983/1984, dont il contestait le principe même. Il demeurait en effet viscéralement attaché au système hospitalier fortement hiérarchisé qui prévalait encore. Comme tous les chirurgiens de sa génération qui exerçaient tous à temps-partiel, il n'avait pas réellement mesuré les répercussions de la généralisation trop rapide du plein-temps issu de Réforme Debré notamment sur la génération charnière. On avait rempli brusquement la pyramide par son sommet avec des "seniors" de grande notoriété pour de longues années tandis que les jeunes issus d'un clinicat même prolongé, piaffaient d'impatience et pour longtemps à des échelons subalternes. Jean BENASSY m'a reproché mon engagement, avec Francis PEIGNE et la C.G.C, dans cette voie que les pouvoirs publics n'ont même pas su appliquer.
C'est alors que notre belle amitié s'est fissurée puis brisée, probablement parce que nous nous sommes entêtés l'un et l'autre. Ce fut notre seule mésentente de fond et je m'en veux encore, plusieurs années après sa mort survenue brutalement à 77 ans le 15 avril 1987, de ne pas m'être réconcilié avec lui puisque nous avions sur tous les autres sujets une identité de vues et une complicité totale.
 
Bernard Claude SAVY
Médecin généraliste d'Asnières, B.C. SAVY fut mon compagnon de route depuis 1980 lorsqu'il créa l'Union Nationale pour l'Avenir de la Médecine (U.N.A.M.) en 1960 pour lutter contre le célèbre décret du 12 Mai 1960 et la nouvelle politique médico-sociale qu'il annonçait. Cette Association originale réunissait des professionnels de santé et des assurés sociaux, les uns et les autres partisans du respect des principes déontologiques et de la liberté de choix du praticien et de ses honoraires.
Devenu conseiller national de l'Ordre des médecins, auteur de nombreux ouvrages sur l'organisation de la santé et son économie, SAVY a exercé une influence novatrice indiscutable sur l'évolution du microcosme médico-social français.
D'une extrême rigueur intellectuelle et dialectique, SAVY fut un des meilleurs orateurs du corps médical qui en comptait d'ailleurs bien peu. Il savait tenir sous le charme de son verbe, parfois teinté d'ironie ou d'une forme d'humour triste, une salle bondée, une réunion professionnelle ou un interlocuteur coriace. La logique implacable de ses démonstrations et la vigueur de ses réparties laissaient souvent le contradicteur sans voix, mais il comptait dorénavant un ennemi de plus. Il faut reconnaître qu'il ne laissait rien passer et qu'il n'hésitait pas à pousser son avantage jusqu'au bout. Excellent polémiste, il dénonçait avec courage les faiblesses et les contradictions d'une politique laxiste et toutes les formes de démagogie.
Pendant son court passage à l'Assemblée Nationale, il s'est dépensé sans compter et en moins de deux ans, ce médecin-député a plus obtenu en faveur du corps médical que beaucoup de députés-médecins. Son principal succès restera la "feuille de paie vérité" détaillant en les ventilant, les charges sociales patronales et salariées qui obèrent le salaire brut. Cette réforme que tous les ministres approuvaient en privé mais n'osaient pas proposer eux-mêmes, seul, B. SAVY l'a imposée envers et contre tous ceux qui avaient intérêt à entretenir l'opacité des prélèvements sociaux.
Intransigeant pour lui-même, il l'était également pour ses amis. Malheur à celui qui n'épousait pas totalement ses principes ou ses orientations. Toujours sur ses gardes, il considérait presque comme une offense personnelle, un manquement à la parole donnée, voire comme une trahison, une critique ou une décision qui ne s'inscrivait pas dans sa propre stratégie, c'est à dire celle de l'UNAM. Par exemple, il m'a toujours reproché de n'avoir pas confié l'édition des Cahiers de Chirurgie à ses propres services...! Il savait pourtant que certains abonnés m'avaient vertement reproché mes liens personnels avec le Président de l'UNAM jugé par les uns " poujadiste" et "trop proche du R.P.R." par d'autres. Il est vrai qu'après avoir siégé à l'Assemblée Nationale comme député de la Nièvre "apparenté R.P.R." et soutenu en toutes circonstances Jacques CHIRAC, il m'avait confié combien celui-ci l'avait profondément déçu.
Nous sommes restés très liés durant plus de 30 ans pendant lesquels je l'ai estimé et admiré sans réserve. J'ai participé à la plupart de ses combats et soutenu ses idées toutes les fois qu'elles coïncidaient avec la ligne de conduite du Collège National des Chirurgiens Français puis de l'UCCSF, en utilisant les colonnes de "PROFILS médico-sociaux" et de l'ASSURE SOCIAL", organes d'expression de l'UNAM. Au fil des années, une solide amitié s'était créée entre nous, même si nous n'étions pas toujours d'accord sur tous les sujets que nous abordions lors de nos entretiens du lundi matin.
J'appréciais la rigueur de ses arguments, la logique implacable de ses démonstrations, la noblesse et le désintéressement de ses intentions.
Certains se sont demandés sur quel obstacle s'est brisée une si belle et si profonde amitié. La cause était doctrinale et stratégique à la fois : je soutenais avec l'UCCSF le principe de Conventions séparées, alors que SAVY plaidait la réunification du corps médical autour de la Convention unique.
J'ai profondément regretté notre brouille consécutive à la signature de notre convention de spécialistes en mars 1997, seul moyen selon nous de parvenir à une défense efficace des utilisateurs du plateau technique lourd du secteur libéral. Je sais la peine que je lui ai faite et qu'il a considérée comme une trahison. Je suis certain que nous nous serions réconciliés par la suite d'autant que les événements qui ont suivi nous ont, en grande partie, donné raison. Malheureusement, cette mésentente est survenue précisément au début de la maladie qui devait l'emporter quelques mois plus tard et qu'il a supportée avec son courage habituel. Le jour de ses obsèques de nombreux fidèles se sont détournés de moi et j'en ai été très affecté.
J'aurais tant aimé m'être trompé et reconnaître mon erreur de stratégie. Il m'aurait sûrement pardonné avec son petit sourire bienveillant. Malheureusement, il n'en fut rien et on s'achemine probablement vers des accords catégoriels de branche imposés par les réalités du terrain.
Il a mené sa vie durant un combat pour la LIBERTE, en particulier dans les relations entre le patient et son médecin, où la Santé, lieu d'élection où s'affrontent toutes les idéologies, est devenue un véritable enjeu de société.
Je garderai toujours le souvenir du triomphe remporté par Bernard SAVY lors de la cérémonie du XXème anniversaire de l'UNAM célébré le 24 Octobre 1980 dans le cadre prestigieux de la Comédie Française - salle Richelieu - devant une salle archi-comble et en présence de Jean FARGE, Secrétaire d'Etat à la Santé et à la Sécurité Sociale.
Cette soirée de gala marquait une étape dans la carrière ascendante de Bernard SAVY. 20 ans plus tard, l'UNAM a disparu peu après la mort de son fondateur, le 28 mai 1997, juste avant de célébrer le 40ème anniversaire de son organisation.
Dans toutes ses fonctions ordinales, syndicales, et politiques, il aura marqué notre société de son empreinte libérale, même si elle est passée de mode, avec persévérance, énergie et une éloquence très originale.
Je suis probablement un de ceux qui sont restés marqués par sa forte personnalité et son obstination pour la défense d'une cause, quelle qu'elle soit, lorsqu'on la croit juste.
Il laisse une oeuvre considérable, un exemple de courage et de loyauté et le souvenir d'une détermination inébranlable, même s'il avait déjà, avec lucidité, perdu toute illusion.
Ces quelques citations illustrent parfaitement son combat :
"La gratuité, c'est ce qui coûte le plus cher"
"Puisque la politique s'occupe de la Santé, la Santé doit s'occuper de la politique"
Le secteur 2 n'est pas forcément celui de la cupidité !"
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Je constate avec une grande tristesse que je me suis trouvé en désaccord profond avec deux amis pour lesquels j'ai gardé la plus grande admiration, Jean BENASSY comme je viens de le rappeler sur la départementalisation et Bernard Claude SAVY, pour la signature par l'UCCSF de la Convention séparée de spécialistes dont j'avais fortement défendu le principe.
L'engagement syndical expose malheureusement à de tels affrontements où même des amis peuvent être amenés à se combattre pour une idée défendue de part et d'autre avec conviction et une égale sincérité.
 
1.
Texte de sa citation à l'Ordre de l'Armée : « Médecin lieutenant d'une haute valeur morale, a fait preuve d'un sang-froid remarquable en soignant de nombreux blessés pris sous un bombardement intense à Béthune en mai 1940. Résistant de la première heure, a caché et soigné chez lui des parachutistes anglais ; arrêté par les Allemands puis transféré à Fresnes le 11 février 1944, il fut condamné à mort. Finalement déporté à Francfort sur le Main, a résisté au régime épuisant qu'on lui a fait subir, mais a encore soigné ses compagnons de chaîne. Il s'évade le 23 mars 1945, de retour à Paris le 3 avril 1945 et est reparti volontairement le 5 avril pour servir à nouveau dans l'Armée Française et poursuivre la lutte ». Il a reçu la croix de guerre avec palmes, la médaille de la Résistance, la Kings Medal of Courage in the cause of Freedom. Il sera fait Officier de la Légion d'honneur en 1970 à titre militaire.