Maurice DERLIN a régné sur la CNAM.TS de 1967 (Ordonnances Jeanneney) à avril 1991, avec les concours successifs de trois Directeurs (Christian PRIEUR, Dominique COUDREAU et Gilles JOHANET) et de 3 Médecins-Conseils Nationaux (le Pr Jean Charles SOURNIA, le Dr Jean MARTY et le Pr Claude BERAUD).
Qui était donc M. Maurice DERLIN que nous avons suivi pas à pas pendant les 24 années d'une brillante carrière à la Présidence du Conseil d'Administration de la Caisse Nationale du régime général de l'Assurance-Maladie des Travailleurs salariés ?
Maurice DERLINAu propre et au figuré, il fut un personnage de poids tant par ses hautes fonctions que par sa silhouette imposante, sa démarche majestueuse, son élocution lente et choisie, son élégance vestimentaire proverbiale.
D'archiviste à la Préfecture de Chartres, il a gravi par les échelons successifs de la voie syndicale de F.O. une position privilégiée qu'il doit a son goût du secret, à une extrême prudence, a son regard globuleux et immobile de batracien justifiant les surnoms de "pape de l'Assurance-maladie", de "grand Sphinx" ou encore de "Muet du sérail" .
C’est ainsi par exemple qu'il a accompagné pendant plusieurs mois le Dr Jacques MONIER, Président de la CSMF dans les entretiens secrets de la célèbre villa Esperanza de Ville d’Avray qui ont préparé, avec le CNPF (M. Piquetty), la Convention Nationale Unique de 1971 réduisant le nombre des futurs signataires « de 180 stylos à deux ! », selon l'expression de Jean BENASSY.
De la même façon, Maurice DERLIN se laissa convaincre en 1979/1980 par Pierre BELOT, le Président de la FMF, d’accepter l'idée de l'ouverture du fameux secteur 2 qu’il appréhendait pourtant. Par contre, il ne daigna pas retenir l'idée d'une convention tripartite de l'hospitalisation privée proposée par la FMF le 23 juillet 1976.
Par toutes les anecdotes et les indiscrétions colportées sur la personne et les orientations de Maurice DERLIN, ses partenaires et ses interlocuteurs reconnaissent l'influence qu'il a exercée habilement sur la politique de l'Assurance-ma1adie et celle des pouvoirs publics en contoumant les obstacles sans chercher à les surmonter.
Une première erreur
Un long pouvoir exercé sans partage et dans le faste ne pouvait que susciter des jalousies.
Ayant déjà dépassé la limite d'âge imposée aux Présidents élus des Caisses depuis 1985, le Président DERLIN avait déjà bénéficié en 1989 d'une prolongation simple de ses fonctions. Il sollicitait une deuxième désignation sur la base des précédentes élections sociales remontant à 1983, les prochaines ayant été reportées (déjà ! [1]) à 1993, la prochaine désignation devait avoir lieu fin mars 1991.
Bruno DURIEUX, ministre délégué chargé de la Santé, avait prudemment consulté le Conseil d'Etat, le 18 janvier 1991, avant de se décider à satisfaire cette subtilité juridique proposée par l'intéressé. Au moment où la Haute Assemblée réunie en séance plénière le 7 mars 1991 allait se prononcer, le cabinet du ministre a retiré "par téléphone" la question du ministre.
Or, justement, un nouvel avenant conventionnel avait été laborieusement élaboré du 4 au 8 mars 1991 sous l'égide du Président DERLIN et devait être soumis à une Assemblée Générale extraordinaire de la FMF. Toutes les parties en présence, gouvernement, syndicats médicaux, semblaient d'accord pour prolonger, avec un Président renouvelé, une Convention chancelante.
La condamnation puis l'élimination du Président DERLIN
Fort irrité des 25 pages de leur rapport annuel consacré à la gestion 1988 de la CNAMTS, Maurice DERLIN avait proféré des injures publiques à l'encontre de plusieurs magistrats de la Cour des Comptes [2]. Leur plainte fut retenue et la 17ème chambre correctionnelle de PARIS accorda aux plaignants le franc symbolique de réparation mais condamna le Président de la CNAMTS à 20.000 frs d'amende…!
Le jeudi 4 avril 1991, au matin, Marc BLONDEL le patron de F.O. annonce à Maurice DERLIN qu'il doit sans délai s'effacer devant Jean Claude MALLET qui sera élu quelques heures plus tard pour continuer à représenter F.O. au fauteuil de la CNAMTS avec 21 voix contre 4 pour la CGT.
Le départ forcé de celui qui fut le maître absolu de la CNAMTS pendant près d'un quart de siècle est une des conséquences inattendues et peut-être la plus spectaculaire des palinodies conventionnelles qu'il avait cru pouvoir mener à leur terme en achevant un ultime mandat sur une réussite personnelle après avoir négocié avec des personnalités médicales aussi différentes que Jacques MONIER et Jacques BEAUPERE (pour la CSMF), Pierre BELOT et Jean MARCHAND (pour la FMF) et Richard BOUTON pour MG France.
Le seul pour lequel il avait, semble-t-il, un certain respect fut Pierre BELOT qui avait su le convaincre d'accepter le secteur II dès 1980, comme je l'ai rappelé plus haut.
Une forte personnalité
Tous les ministres qui se sont succédés depuis 1967, de Maurice SCHUMANN à Claude EVIN et Bruno DURIEUX, en passant par Robert BOULIN, Jean FOYER, Michel PONIATOWSKI, Simone VEIL, Jacques BARROT et Jean FARGE, Edmond HERVE, Jack RALITE, Philippe SEGUIN, Michèle BARZACH, reconnaissaient l'influence qu'il exerçait sur un secteur-clé. De son côté, Maurice DERLIN affichait à leur égard un sentiment de supériorité qui lui conférait sa propre longévité .
« les ministres passent, moi, je suis toujours là », ou encore « le ministre peut toujours dire ce qu'il veut, le pognon, c'est moi ! » disait-il en se frappant la poitrine de l'index droit avec satisfaction…
Rusé et madré sous des dehors bonhomme, l'ancien archiviste de la Préfecture de Chartres et militant de la CGT-F.O. n'était pas fâché de montrer aux "jeunes blancs-becs" frais émoulus de l'E.N.A. que lui seul connaissait son monde, son dossier et son territoire.
Toujours calme et élégant dans ses complets sur mesure atténuant une discrète obésité, il parlait peu, à syllabes comptées, il était avare de déclarations et d'une prudence proverbiale – on disait "paysanne" - : il savait préparer une négociation « par petites touches, par une diplomatie de couloir » ou mieux en-tête à tête en très petits groupes, 3 ou 4 interlocuteurs, autour d'une bonne table et une - voire plusieurs - vénérables bouteilles d’où il tirait le génie politique que certains lui reconnaissaient. A la fin du repas, la future échelle tarifaire était arrêtée entre amis, dans une euphorie post-prandiale... et adoptée quelques jours plus tard après une discussion factice !
Admiré et redouté à la fois, il s'était assuré une neutralité bienveillante de la part du C.N.P.F. qui, avec Messieurs BOURSIER et VAN der MEULEN, soutenait sa politique et donc celle de F.O. pour des raisons exterieures. L'arrivée de M. Jean-Louis GIRAL, Président de la Fédération Patronale, devenu Vice-Président de la CNAMTS à la place de M. BOURSIER, et auteur d'un ouvrage paru en 1968 sur la Réforme de la Sécurité Sociale d'inspiration libérale, changeait la donne.
Par contre, le réquisitoire de la Cour des Comptes avait révélé de nombreuses et grossières anomalies de gestion, « une munificience excessive, un train de vie parfois fastueux, peu conforme à la réglementation et surtout peu compatible avec la déontologie que les dirigeants d'un organisme social devraient avoir à cœur de respecter ».
Ce passage était complété par le prix de certains repas « aucune indication n'étant jamais fournie sur la qualité des personnes traitées et sur l'objet de leur invitation ».
Avec « les actions de communication dispendieuses et les dépenses de prestige », la Cour des Comptes dénonçait une gestion coûteuse et désordonnée avec la célébration du 40ème anniversaire de la Sécurité Sociale « dans des conditions d'improvisation qui ne laissent pas de surprendre », jusqu'au fameux logo qui avait coûté plus de 6 millions de francs jugé « complexe, peu explicatif et peu représentatif ». Le rapport qu'il faudrait relire traitait de nombreuses anomalies, notamment sur la gestion inefficace de l'important patrimoine immobilier de la Caisse Nationale.
On comprend que le personnage imposant que chacun croyait bien connaître n'ait pas pu, face à des critiques aussi révélatrices, conserver son contrôle proverbial, ni réfréner une certaine verdeur de langage considérée à son tour par les hauts magistrats de la Cour des Comptes comme une atteinte à leur dignité et à des injures publiques justiciables d'une plainte en correctionnelle.
L'opinion des chirurgiens
Le Collège National des chirurgiens français a considéré que le Président de la CNAMTS portait une grande part de responsabilité dans le déclin progressif de la chirurgie libérale conventionnée, n'ayant jamais porté attention à la revalorisation du K puis du KC.
En poste près d'un quart de siècle, il est resté sourd à tous les appels des chirurgiens qu'il n'a d'ailleurs jamais accepté de recevoir personnellement, se bornant à apparaître dans un couloir, sur le pas de la porte de son bureau, de serrer négligemment et brièvement quelques mains d'une délégation du Collège venue tout spécialement, avant de la faire entrer dans le bureau de son directeur de cabinet…
Le Président DERLIN n'a jamais su que ce geste a beaucoup contribué quelques mois plus tard (Nov. 1992) à la création de l'UCCSF, pour permettre aux chirurgiens de prétendre à une représentativité polycatégorielle.
Lorsque le Collège siégeait encore à la F.M.F. (donc avant 1987) et qu'il faisait encore partie de la délégation qui participait aux "Grands Messes conventionnelles", j'avais demandé un jour au Président DERLIN l'autorisation de distribuer à tous les participants un des premiers dossiers du KC. Sans réponse de sa part, je me suis cru autorisé à me lever et à remettre à chacun un exemplaire du document. Parvenu à la hauteur du Président, celui-ci refusa l'exemplaire que je lui tendais, en fusillant du regard celui qui avait eu l'audace de transgresser, par un comportement insolite, l'ordre établi .
Lorsque les chirurgiens quittèrent la F.M.F., le Président DERLIN dans une autre circonstance, un verre de whisky à la main, nous confia : « vous avez fait une grosse connerie » (sic). Ce départ affaiblirait, non le Collège, (ce qui lui était indifférent), mais la F.M.F. qui était son partenaire privilégié du moment !
Enfin, lorsque le Ministre consulta la CNAMTS sur la candidature du Collège à la Commission de la Nomenclature, nous avons appris plus tard que Maurice DERLIN s'était opposé au souhait du Ministre, à la demande de la CSMF.
Pour toutes ces raisons, tout en reconnaissant à Maurice DERLIN d'incontestables qualités de fin stratège, le Collège National des Chirurgiens Français a salué son départ avec une indifférence narquoise en paraphrasant avec le regretté Pierre PINEAU, une de ses déclarations favorites : «  Les DERLIN passent, le Collège des Chirurgiens reste ! »
Il voulait prolonger son règne sur un dernier succès personnel. Il est parti sans gloire, trahi par les siens.
Comme tous les autres décideurs, il n'avait pas voulu admettre que la diversité des modes d'exercice de la médecine ne permettait plus de les rassembler dans une Convention unique prônée par la CSMF depuis 1970 par un seul souci hégémonique. Il faudra attendre 1997 pour arracher la séparation conventionnelle entre spécialistes et généralistes avec les conséquences connues de tous.
Il n'était pas question de tenter une nouvelle approche, auprès de M. Jean Claude MALLET, successeur de Maurice DERLIN à la Présidence de la CNAMTS, bien qu'il nous soit apparu beaucoup moins dogmatique que son brillant collègue de F.O. Il faudra attendre 1997 et la prise en main de la CNAMTS par la CFDT et Jean-Marie SPAETH pour arracher la séparation conventionnelle entre spécialistes et généralistes avec les conséquences connues de tous.
 
1.
En fait, repoussées d'échéance en échéance, ces fameuses élections des Administrateurs des Caisses de Sécurité Sociale n'eurent jamais lieu. Il fut seulement tenu compte – et encore timidement – des seules élections prud'homales… On peut donc affirmer que les administrateurs des Caisses n'ont, depuis 1983, aucune légitimité électorale pour représenter les assurés sociaux 
2.
Le rapport de la Cour des Comptes 1990 comportait, dans son Tome II, 25 pages particulièrement sévères sur la gestion coûteuse et désordonnée de la CNAMTS. (voir Cahiers de Chirurgie n° 75-3 /1990, p. 132-134, n° 76-4/1990, p.74, n° 78-2/1991,p. 54-55)