L'année 1960 fut, à mon avis, une année charnière au cours du XXème siècle.
Sous la IVème République, le pays s'était, malgré la campagne d'Indochine, relevé de ses ruines et avait atteint un degré de prospérité encore inconnu.
La Vème République qui avait, en deux ans à peine, installé un gouvernement fort et durable pouvait se permettre d'entreprendre des réformes importantes.
Après avoir stabilisé la monnaie avec le franc nouveau selon le plan RUEFF, le gouvernement de Michel DEBRE s'est penché sur deux versants de la protection sociale.
Conçue par le Pr. Robert DEBRE, le père du Premier Ministre, depuis les Ordonnances de Décembre 1958, la Réforme Hospitalo-Universitaire devait, depuis le 24 Septembre 1960, supprimer la dualité Hôpital-Faculté, instituer le médecin plein-temps[1]et créer un secteur privé à l'intérieur de l'Hôpital public.
Devant l'échec du plan GAZIER pour la médecine de ville, le décret du 12 mai 1960 instituait la première Convention tarifaire initialement départementale avec possibilité d'adhésion individuelle à la Convention-type. Du jour au lendemain, la valeur du K est passée de 2,00 NF à 3,60 NF, soit une augmentation de 80% …! Le pactole, en quelque sorte.
Certes, la situation économique s'était considérablement améliorée : la construction était repartie, le téléphone allait combler son retard, les premières auto-routes étaient en chantier, et l'emprunt PINAY n'expliquait pas tout.
J'avais eu le privilège de m'entretenir avec un de mes voisins particulièrement bien informé : M. Raymond MARTINET, alors Directeur du Budget qui m'avait expliqué que la machine économique était bien relancée en raison du retour de la confiance et qu'il était devenu à la fois possible et nécessaire d'entreprendre une politique audacieuse de transformation qui "n'était pas réellement chiffrable mais qui, dans ce contexte favorable, ne soulevait aucune inquiétude".
Et de fait, l'ambiance était au beau fixe. Cette année là, je m'étais offert après 10 ans d'installation; mes premières vacances en Italie avec ma petite famille, au volant d'une voiture neuve !
Autre signe indirect d'une certaine prospérité : le hasard a voulu que je retrouve un exemplaire de la Gazette Médicale de France de cette époque[2] : sur 138 pages, j'ai compté 66 pages de textes médicaux et 72 pages entières de publicités pharmaceutiques, sans compter les demi et quarts de pages.
Comparée aux revues médicales contemporaines, on peut mesurer le chemin parcouru en 40 ans par la politique constante menée par les pouvoirs publics contre l'industrie du médicament avec toutes ses conséquences….
Cette année 1960 marque cependant le point de départ d'une série d'actions syndicales qui jalonnent les innombrables péripéties de ces deux premières réformes inaugurales.
Comment les caractériser ?
Pour les bénéficiaires de la Réforme Hospitalo-Universitaire, elle marque le véritable début d'une médecine scientifique jusqu'alors inconnue. Elle a en effet participé à une expansion prodigieuse pendant toute la deuxième moitié du XXème siècle. Mais, en considérant la Réforme DEBRE comme l'alpha et l'oméga de la médecine moderne, ce "dogme de la vérité révélée" oublie un peu vite les sulfamides (1936), l'anesthésie en circuit fermé et les anti-biotiques (1944), les prothèses de hanche de Jean et Robert JUDET (1950), les noms d'Antonin et Jean GOSSET, d'Henri MONDOR, de Jacques< HEPP, de René FONTAINE, de René LERICHE, de Henri REDON, de Clovis VINCENT, de Jacques LEVEUF, de Marcel FEVRE, d'André SICARD, de Roger COUVELAIRE, de Robert MERLE d'AUBIGNE, de Pierre MOCQUOT, de Philippe SOUPAULT, expatrié en Amérique du Sude à la Libération, et de tant d'autres.
Pour l'organisation des soins, la médecine a cessé d'être libérale au sens traditionnel du terme pour devenir progressivement administrée et collectivisée : des quatre grands principes de la Charte médicale de 1945, trois ont pratiquement disparu : le libre choix, la liberté de prescription, et l'entente directe. Seule la liberté d'installation est, théoriquement et momentanément peut-être, maintenue.
Oui, 1960 marque bien le grand tournant de la médecine française au XX ème siècle.
 
1.
L'erreur majeure a consisté à confondre médecin plein-temps avec plein temps hospitalier 
2.
N° 4, tome 67, 25 février 1960