En 1950, on dénombrait à NEUILLY 16 cliniques d'exercice libéral. En 2001 on n'en compte aujourd'hui plus que 4[1], excepté le cas particulier de l'Hôpital Américain de PARIS.
J'eus la très grande chance, en achevant cette fameuse quatrième année d'internat chez mon Maître Jean BRAINE à l'Hôpital de NEUILLY précisément, d'effectuer un remplacement de quelques jours à la clinique Ste ODILE[2] située à proximité immédiate de l'hôpital. Ce remplacement allait quelques semaines plus tard décider de mon avenir professionnel en se transformant en installation définitive, sans aucun apport financier, avec cette particularité d'être un des tout premiers à exercer la chirurgie générale en régime libéral conventionné.
Ce choix inspiré par les circonstances correspondait assez bien à mes idées encore floues sur l'évolution de la médecine 5 ans après la fin de la guerre. Le Dr Arnaud BRUNET, créateur de la première clinique conventionnée de Paris, celle de la Compassion, 30 rue de l'ingénieur Robert Keller, Paris 15ème, avait acquis en 1943 celle de la rue Jacques DULUD et en 1948, la clinique Ste ODILE, établissements situés à NEUILLY qu'il avait également conventionnés. Cette formule lui avait valu un vif succès auprès des patients mais parallèlement une vive hostilité de la profession. Certains de mes Maîtres me mirent en garde contre le Dr. Arnaud BRUNET qui allait bientôt subir les foudres du Conseil de l'Ordre et ma collaboration à cette formule risquait compromettre mon avenir....
D'autres chirurgiens, Fernand MASMONTEIL, les LASCAUX père et fils, Jules BRET, Yves LE COUTOUR, Maurice GAHINET adoptèrent délibérément le système conventionnel initié par Arnaud BRUNET et subirent la même opprobre, mais non les mêmes poursuites ordinales et judiciaires.
Etant au coeur du système et bien placé pour en comprendre l'avenir, je m'investis totalement dans cette formule hospitalière d'exercice libéral, qui apportait à l'assuré social et à sa famille une chirurgie personnalisée et une gratuité conforme aux accords conventionnels, mais, fait capital, respectés de part et d'autre.
J'ai ainsi beaucoup opéré, au tarif strict de la Sécurité sociale ou des mutuelles ou encore des assurances privées, respectueux des signatures échangées et sans jamais m'autoriser un quelconque dépassement, bien que titulaire du D.P. dont je ne fis jamais usage !
Je ne me suis donc pas enrichi, mais bénéficiant d'une clientèle nombreuse et fidèle, je pouvais me permettre de refuser certaines indications opératoires qui ne me paraissaient pas légitimes. J'ai ainsi mécontenté quelques patients et certains correspondants vite perdus de vue, mais acquis une réputation d'intégrité. On pouvait ainsi dire de moi : " Au moins, il ne pousse pas à la consommation ! ", ce qui donnait à mes avis professionnels un caractère objectif et désintéressé. De nombreuses familles m'ont témoigné leur reconnaissance par lettre et aussi, je dois le dire, par des cadeaux dont certains étaient parfois disproportionnés au service rendu....
Il m'est arrivé très souvent de soumettre les fumeurs porteurs de hernies à un sevrage complet du tabac, cause fréquente de récidives post-opératoires, suite à la toux par encombrement bronchique. De même, j'ai lutté à ma façon contre l'obésité en instituant un régime approprié à ceux dont l'excès de poids pouvait induire des complications. J'ai agi de la même façon pour l'alcool, ces trois fléaux étant souvent réunis chez le même patient. Le cannabis n'est apparu qu'après 1968-1970.
Je me suis également beaucoup intéressé à la fameuse relation "chirurgien-patient" et constaté que la chirurgie et ses prouesses complaisamment étalées par les fameuses émissions télévisées d'Etienne LALOU et d'Igor BARRERE induisaient dans le public une notion parfois mal interprétée de toute puissance et de sécurité. Les déceptions, les récriminations et le temps des procès en responsabilité et en réparation n'était plus très loin.
Je me suis rendu compte aussi que ce qu'on appelle « le grand public » était, même dans les milieux cultivés, totalement ignorant des conditions d'exercice de la chirurgie, quelle soit publique ou privée.
Pour beaucoup, le chirurgien des années 60 était un personnage mythique, popularisé par les romans de SLAUGHTER, sportif, toujours bronzé, menant une vie facile au volant de sa PORSCHE[3], possédant un duplex à PASSY, un chalet à MORZINE pour l'hiver, une villa pieds dans l'eau à ST JEAN CAP FERRAT pour l'été, pratiquant le golf et le tennis, fier d'être photographié lors d'une cérémonie mondaine et publié dans un magazine féminin.
On peut mesurer la surprise d'un patient appartenant à "l'intelligentsia parisienne" lorsqu'il découvre, de l'intérieur, en quelque sorte, à l'occasion d'un accident personnel, la réalité d'une profession qu'il n'avait jamais encore approchée. Le discours prononcé devant la SOFCOT par un des esprits les plus brillants est à cet égard édifiant (voir le vibrant hommage rendu à la profession par M. Louis PAUWELS, membre de l'Institut "Ma découverte de l'hôpital" le 15 novembre 1988).
1.
Cliniques Hartmann, Ambroise Paré, Ste Isabelle, Pierre Chérest. Toutes les autres ont disparu en l'espace de 30 ans et été remplacées par des immeubles d'habitation. 
2.
Cet établissement était jumelé à la Villa Chirurgicale du Bois de Boulogne encore appelée « clinique Jacques DULUD » 
3.
Aujourd'hui, avec l'effet de mode, on parle de JAGUAR ou de BMW, mais cette manie ostentatoire de certains chirurgiens qui voudrait être un signe de leur réussite, est en réalité très mal jugée par l'opinion et produit au contraire un effet désastreux.