Il est habituel d'évoquer les relations difficiles entre ces deux spécialités lorsqu'on retrace leur histoire respective.
L'anesthésie - réanimation n'a vraiment pris sa forme actuelle qu'avec le débarquement anglo-américain du 6 Juin 1944 en Normandie, lorsque les troupes alliées apportèrent dans leurs bagages, outre la pénicilline, la technique du circuit fermé avec le robuste appareil d'HENDRICK, démontable avec son support vertical à roulettes, véritable « JEEP » partie à la conquête des salles d'opération, au fur et à mesure de leur libération !
Un gros progrès était déjà apparu en zone occupée avec l'EVIPAN, barbiturique allemand injectable malheureusement rare et cher, mais infiniment plus confortable.
Avec la pénicilline, le penthotal et plus tard avec le curare permettant l'intubation, l'anesthésie a pris véritablement son essor et conquis sa place de spécialité à part entière.
Mais qu'en était-il autrefois "lorsque la chirurgie était déjà adulte" selon le mot du Pr. André SICARD ?
Avant 1944, ma génération ne connaissait que le célèbre masque d'OMBREDANNE que n'importe qui pouvait manier sans trop de risque : rempli de chloroforme puis plus tard d'éther ou du fameux mélange de SCHLEICH, une infirmière, une religieuse, une aide soignante ou une secrétaire pouvait empoigner ce merveilleux appareil, souvent cabossé par tant de chutes sur le carrelage des salles, l'appliquer avec force sur le visage du futur opéré en lui subluxant la mâchoire en avant lorsqu'il commençait à se débattre, poussant la manette de gauche sur la gradation désirée, surveillant l'apparition de la cyanose et l'état de la pupille en soulevant de temps à autre la paupière pour juger du moment d'introduire d'un geste rapide la canule/abaisse langue, moment qui annonçait que l'intervention pouvait commencer dans une sérénité relative.
Il n'était pas rare de voir un chirurgien conseiller ou même donner un coup de main à celui ou celle - très rarement médecin - qui maniait l'OMBREDANNE. Tout au plus, lors d’un intervention à l'hôpital, c'était l'externe qui aidait l'interne et l'anesthésie était confiée au premier stagiaire [1] qui s'aventurait en salle d'opération. Le malheureux s'efforçait tant bien que mal d'endormir un opéré qui, tantôt dormait profondément avec sa canule, tantôt asphyxiait, tantôt se réveillait prématurément poussant ses anses intestinales empêchant l'opérateur de fermer la paroi…! Lorsque le Patron opérait lui-même aidé de l'interne, l'anesthésie était alors donnée par l'externe. En clinique, le médecin - traitant était heureux de montrer qu'il n'avait pas perdu la main depuis l'hôpital et de participer à l'intervention en donnant lui-même l'anesthésie à son malade, rassuré par sa présence … Il n'était pas encore question de prémédication, d'intubation et encore moins de "salle de réveil". L'opéré était endormi et réveillé dans la salle, sur la table même.
En évoquant ces souvenirs, on est rétrospectivement effaré des innombrables dangers auxquels les opérés ont échappé en dépit des nombreux incidents qu'on maîtrisait comme on pouvait : de grosses interventions étaient pourtant effectuées sans incidents, l'opéré ne gardant que le souvenir tenace et très désagréable de la phase d'induction qui confinait parfois à l'asphyxie …!
Conscients cependant des risques mortels que ces anesthésies générales pouvaient faire courir aux opérés, certains chirurgiens ont cherché à les éviter par l'anesthésie locale utilisée sur une grande échelle. Pendant de nombreuses années, j'ai effectué un certain nombre d'interventions allant de la cure de hernie à la gastrectomie sous novocaïne, ce qui obligeait à des gestes légers…. D'autres techniques furent successivement utilisées telles que la voie rachidienne ou même la voie rectale.
La découverte du circuit fermé avec son bac à chaux sodée et son induction avec un produit intraveineux ont transformé l'anesthésie, permis toutes les audaces chirurgicales, et apporté une sécurité inimaginable cinq ans plus tôt.
Une spécialité nouvelle venait d'apparaître jumelée à une réanimation tirant ses succès de toutes les ressources de la biologie et de la pharmacopée modernes.
En quelques années, dans le bloc opératoire, autour du chirurgien, de la panseuse, des aides, un nouveau personnage prenait place autour du patient qui était désormais totalement dépendant de deux spécialistes travaillant de concert, chacun dans son domaine.
Une situation ambigüe
Le chirurgien avait eu et a conservé longtemps la notion hiérarchique du chef, du commandant, patron de la petite équipe qui entourait le patient. Il avait un bagage étendu de connaissances, une expérience tirée d'un parcours hospitalier obtenu après au moins deux concours, l'externat puis l'internat de ville de Faculté ou assimilée, une autorité que personne ne contestait du fait de ses responsabilités assumées en totalité par lui seul.
Le chirurgien régnait sans partage sur l'ensemble du personnel de salle d'opération qu'il avait pris très souvent l'habitude de rudoyer, marquant ainsi son pouvoir et une certaine supériorité tirée de la durée de sa formation, des concours franchis quand il ne s'agissait pas de la propriété de la clientèle, voire de la clinique …
Tant que l'anesthésie était donnée par une infirmière (ou n'importe quel collaborateur du chirurgien ou de la clinique) qui spontanément ou après une formation appropriée, s'était insinuée dans l'équipe, tout évoluait normalement sous l'autorité et les directives techniques partagées avec le chirurgien et sous sa responsabilité.
Mais, tout va changer avec l'arrivée d'un autre médecin qui apporte certes une compétence supplémentaire, mais qui n'a le plus souvent pas le cursus du chirurgien. Il est devenu compétent à la suite d'un certificat d'aptitude selon le niveau d'enseignement de l'époque, ou au mieux ancien externe nommé au concours, toujours très prisé pour son haut niveau de sélectivité [2]. Il n'est pas encore un spécialiste confirmé pour la simple raison que la spécialité n'a été reconnue qu'en 1948 par la création du CES d'anesthésie sous l'impulsion d'un chirurgien généraliste s'étant orienté vers la chirurgie thoracique, le Professeur Jean BAUMANN. [3]
Peu à peu, certains médecins commencèrent en effet à s'intéresser aux différents types d'anesthésie, les codifièrent progressivement selon leur expérience et se spécialisèrent en quelque sorte avant même que la spécialité ne soit elle-même officiellement reconnue.
L'attitude dominatrice des chirurgiens à l'égard des anesthésistes n'évolua que très lentement. Ces derniers gardèrent longtemps un sentiment d'infériorité lié aux humiliations subies dans une situation de dépendance et de subordination psychologique. Nous avons tous gardé le souvenir de conflits personnels parfois aigus et il faut bien reconnaître que les mauvaises habitudes des chirurgiens les ont souvent aggravés. C'est pourquoi on a souvent assimilé le tandem obligé anesthésiste-chirurgien à un "couple infernal".
Cette situation existe certes dans d'autres milieux professionnels, mais pendant une période plus ou moins longue d'adaptation, deux praticiens de formation et de cursus professionnel différents vont co-habiter simultanément dans le même environnement technique, avec le même personnel et au service du même patient, en effectuant des actes distincts dont la technicité va évoluer parallèlement.
 
1.
Sauf les très vieux patrons rappelés au service du fait de la mobilisation, on ne disait déjà plus "un roupiou" pour désigner un stagiaire.  
2.
Sauf erreur, en 1950 à l'A.P. de Paris, il n'existait qu'une seule femme anesthésiste, ancienne interne des hôpitaux de Paris 
3.
Les commissions ordinales de qualification en anesthésie n'ont commencé à siéger qu'en 1953. :