J'ai eu la chance d'exercer dans plusieurs établissements publics et privés tenus par des religieuses de différents Ordres.
J'ai connu dans le secteur public, à l'Hôpital de St GERMAIN en LAYE, les filles de St Vincent de Paul, reconnaissables à leurs longues robes plissées d'un bleu-vert indéfinissable et à leurs célèbres cornettes pointues largement déployées comme des ailes d'oiseau, à l'intercommunal de CRETEIL les religieuses de St Paul de Chartres, à l'Hôpital de NEUILLY, les religieuses de St Thomas de Villeneuve lorsqu'elles portaient encore une coiffe rappelant le heaume d'une armure et cet étonnant costume barré sur la poitrine par un énorme crucifix noir. [1]
Dans le secteur privé, j'ai approché de nombreuses religieuses mais surtout j'ai travaillé 7 années consécutives [2] à la clinique Ste ODILE de Neuilly avec les religieuses de la COMPASSION, dont la maison mère est toujours à DOMFRONT (Oise), hélas aujourd'hui à effectifs réduits. Le Dr. Arnaud BRUNET dont je parlerai plus loin, avait acheté au lendemain de la guerre, un orphelinat désaffecté situé 50, Bd. de la Saussaye à NEUILLY. [3] Il l'avait transformé en une clinique de 30 lits dotée des aménagements les plus modernes de l'époque pour y transférer la clinique Ste ODILE de ses débuts située 30, rue des Entrepreneurs, dans un quartier populaire du 15ème arrondissement avec ses premières religieuses dont Mère Marie du St Sacrement était la Supérieure. Il veilla à leur assurer dans les nouveaux locaux un confort matériel avec des chambres individuelles et un lieu de réunion relativement spacieux, sans oublier une petite chapelle installée dans un demi sous-sol, lieu de piété entretenu avec ferveur avec l'encaustique que les sœurs faisaient venir spécialement de l'abbaye de St WANDRILLE.
La permanence des soins
Je garde de ces années un souvenir inoubliable du seul fait de l'omni-présence de cette petite communauté de quatre religieuses et de l'ambiance de sérénité qu'elles entretenaient.
Religieuses et infirmières autour du Dr Arnaud BRUNETPrésentes 24 heures sur 24 à longueur d’année, elles assuraient l'encadrement technique d'un établissement chirurgical conventionné de 30 lits. Elles étaient secondées par un personnel recruté et formé par elles pour toutes les tâches hôtelières. Rien n'échappait à leur vigilance, qu'il s'agisse de la maintenance de la pharmacie, de la surveillance des perfusions, ou d'une aspiration digestive, de la moindre anomalie d'un drainage sous aspiration dans les suites opératoires, et bien entendu de la qualité des repas.
Après la messe de 7 heures dite par l'aumônier, elles commençaient une longue journée continue ne s'achevant que vers 21 heures. Lorsque j'arrivais le matin à 8 heures, j'étais informé en détail de la façon dont mes opérés avaient passé la nuit.
Elles ne disposaient que d'une après-midi de détente, seulement le dimanche... et sur place !
Lorsque l'état d'un grand malade le nécessitait, elles pouvaient se relayer pour assurer une surveillance permanente, de jour comme de nuit. En cas d'urgence, deux d'entre elles prévenaient l'équipe de garde, préparaient la salle d'opération, et commençaient à se brosser les mains. L'intervention achevée, l'une d'elles pouvait passer toute la nuit au chevet de l'opéré jusqu'à son réveil complet.
L'ambiance
La présence de religieuses dans un établissement de soins lui conférait ipso facto un caractère particulier de sérénité et de respectabilité. Est-ce le costume bien qu'il se soit allégé au fil du temps ? Est-ce le comportement réservé de celui ou de celle qui le porte ? Est-ce la symbolique de la charité et du secours à autrui dont il est historiquement chargé ? Est-ce enfin la représentation matérielle d'un dévouement sans limite à son prochain, quel qu'il soit ? Est-ce enfin le prolongement du confessionnal où les misères du corps sont mises à nu après celles de l'âme ?
Probablement un peu de tout ce qui précède précisément au moment où le don de soi n'est plus considéré comme une vertu, termes qui sont presque inutilisés tant ils paraissent aujourd'hui dépassés...
Quoi qu'il en soit, si l'uniforme du policier ou du CRS inspire la crainte par l'arme dont il est porteur, le costume religieux inspire le respect par la foi en son prochain et la bonté rayonnante qui l'accompagne ordinairement, son arme véritable mais invisible.
L'efficacité des soins se trouve complétée et peut - être renforcée par cet aspect de la relation patient-religieuse illustré par l'anecdote suivante :
A la clinique Ste Odile, nous recevions des patients, cadres ou ouvriers des usines SIMCA de NANTERRE, firme avec laquelle nous avions conclu des accords de soins gratuits.
Un jour, c'était déjà l'époque des grands défilés et des grèves des années 50, un ouvrier tôlier connu pour son franc-parler et son militantisme, avait été admis pour subir une opération importante. Il avait tenu dès son entrée des propos désobligeants à l'égard des religieuses, sur les crucifix accrochés dans chaque chambre, sur la politique en général, etc...
A sa sortie, il fut invité dans le Bureau de la Supérieure, Mère VERONIQUE, avec laquelle il eut un entretien très bref dont nul n'a jamais rien su. Toujours est-il qu'il revint chaque année à la date anniversaire de son opération, sa casquette à la main, pour offrir un petit bouquet de fleurs à la Supérieure. Après l'avoir remercié en présence des autres religieuses, elle chargeait celle qui avait soigné cet opéré de porter ce bouquet à la chapelle...
Mère Véronique, Supérieure de la Communauté et Directrice de la clinique Ste Odile.Mère VERONIQUE avait une forte personnalité. Fille d'officier, elle incarnait par sa tenue, par sa prestance, par la sobriété de ses propos, une autorité morale spontanée acceptée non seulement par ses compagnes mais par tout le personnel.
Excellente gestionnaire, elle partait avec son chariot, chaque jeudi à l'aube, à pied, jusqu'aux Halles, faire son marché pour toute la clinique. Accompagnée d'une employée de la cuisine, elle ramenait, toujours à pied, le chariot plein pour une semaine. Bien connue des grossistes, on lui réservait toujours le meilleur choix, au meilleur prix.
Les religieuses n'avaient certes pas toutes le fameux diplôme d'Etat d'infirmière mais leur longue expérience acquise auprès des malades et des spécialistes qu'elles avaient approchés et servis [4] leur conférait une capacité professionnelle exceptionnelle. Toutes celles qui ont été par la suite soumises aux épreuves du diplôme furent reçues haut la main.
Travailleuses infatigables, elles savaient tout faire : panser immédiatement un blessé et nettoyer le carrelage du sang répandu, affûter elles-mêmes les bistouris qui n'étaient pas encore à usage unique, réparer les aiguilles de Reverdin, confectionner elles-mêmes les bandes plâtrées, des tambours de compresses, couper et coudre draps et alèses. A leur départ, et juste avant la démolition de la clinique, on a trouvé des réserves de linge pour plusieurs années !
Elles savaient surtout réconforter une famille, rassurer un opéré, apaiser et distraire un enfant, en un mot tenir un langage approprié à l'état d'un patient et personnaliser les soins. J'ai beaucoup appris auprès d'elles.
Elles devinaient toujours le moment où le secours de la religion devenait nécessaire en préparant la venue du prêtre et en tenant la main d'un agonisant jusqu'à la fin.
On a de nos jours complètement oublié cet aspect psychologique d'une hospitalisation et le rôle humaniste tenu traditionnellement par les religieuses en général et chacune en particulier selon son tempérament propre. [5]
Les économies
On ne se souvient plus que des économies qu'elles contribuaient à générer à l'établissement, qu'il s'agisse d'une clinique privée dite à but lucratif ou d'un hôpital public qui est censé ne faire aucun profit sur la maladie.
Le meilleur exemple est celui de l'hôpital d'ARGENTEUIL, géré par une municipalité communiste. Lorsque pour des raisons à la fois idéologiques et de baisse du recrutement des religieuses, le Conseil d'Administration a du se séparer de ses infirmières qui furent remplacées par du personnel laïque, le coût de l'opération a profondément et durablement déséquilibré le budget de l'Hôpital. On avait avancé un chiffre énorme que je n'ai pas retenu, explicable par les charges sociales et d'entretien de leurs remplaçantes. La municipalité a regretté longtemps - et peut-être encore aujourd'hui- le départ de ses religieuses dont l'entretien était bien léger et sans aucun rapport avec les lourdes conséquences budgétaires de leur départ.
Beaucoup d'hôpitaux se sont trouvés dans la même situation que celui d'Argenteuil. Certes, le recrutement d'un personnel civil en remplacement du personnel congréganiste n'est pas la seule cause de l'augmentation des coûts hospitaliers mais il a contribué à amorcer dans des proportions inchiffrables leur spirale irrésistible.
Quant au "déficit d'humanisation", qui pourra jamais l'évaluer ?
Les religieuses et la chirurgie
Comme n'importe quel être humain, les religieuses peuvent avoir recours pour elles-mêmes aux soins médicaux ou chirurgicaux. Travaillant dans ce milieu, j'ai quelques fois été appelé par une Supérieure à examiner une religieuse.
Comme pour toute consultante, la pudeur naturelle doit être respectée et peut-être plus encore pour une religieuse, âgée de surcroît. L'examen s'en trouve parfois limité. Il ne se déroulait à l'époque qu'en présence d'une ou de deux compagnes. Il était recommandé de se faire assister par un Collègue dont le nom était préalablement soumis à l'agrément de la Supérieure. Le diagnostic, l'indication opératoire et le pronostic étaient généralement révélés, surtout pour les cas graves, à la Révérende Mère elle-même. L'intéressée n'était informée de la décision prise que par la Supérieure qui assistait toujours à l'intervention généralement avec une compagne qui sera chargée des soins ultérieurs.
J'ai ainsi opéré plusieurs religieuses, deux à Ste ODILE (dont la Supérieure avec Arnaud BRUNET) et trois autres à l'Hôpital de NEUILLY (dont une avec ALLARY) [6].
N'ayant révélé que très tardivement son mal, nous avons Arnaud BRUNET et moi découvert chez Mère VERONIQUE une carcinose péritonéale inopérable. Elle a fait preuve d'un courage exceptionnel pendant la longue agonie précédant son décès, survenu le 6 août 1956.
J'ignore si les circonstances sont restées les mêmes, étant donné que les moeurs ont rapidement évolué et que le nombre de religieuses hospitalières en exercice a considérablement diminué.
Tout ce que je peux dire en conclusion, c'est que les années que j'ai passées auprès d'elles ont été les plus enrichissantes et les plus sécurisantes sur tous les plans. Je garde de celles qui ont disparu un souvenir ému. Je ne connais plus que deux religieuses, la petite soeur DANIELLE de St Thomas de Villeneuve qui, sans avoir connu notre fille Marie-Claude, décédée, nous entoure de son affection et soeur Marie du ROSAIRE de Ste Odile qui devenue à son tour, Supérieure sous le nom de soeur Thérèse Marie HURLEQUIN avec qui j'ai toujours plaisir à correspondre.
Encore une remarque sur l'indulgence à l'égard de leurs chirurgiens. On sait en effet que devant une difficulté opératoire quelconque, certains profèrent des grossièretés et jurons blasphématoires. Lorsque l'intervention est achevée, quelques uns (pas tous !) s'excusent de leurs écarts de langage et les religieuses faisaient toujours mine de n'avoir rien entendu.
S'agissant enfin des précautions concernant un examen médical ou une intervention chirurgicale dans une communauté religieuse, j'ai rencontré une situation comparable lorsqu'un membre important de l'Ambassade de Chine Populaire récemment installée à NEUILLY a perforé un abcès appendiculaire. Malgré l'urgence, je n'ai été autorisé à l'opérer à l'hôpital qu'après de multiples conciliabules et sous une surveillance per et post-opératoire du personnel de l'ambassade.
Je n'ai jamais revu mon opéré. J'ai supposé qu'il avait guéri en recevant une superbe nappe richement brodée !
 
1.
En salle d'opération, leur tenue était toujours d'un blanc immaculé et les coiffes exubérantes étaient repliées et maintenues par des épingles. Masquées de plus sous la bavette obligatoire, on ne déplorait pas encore d'infections nosocomiales comme aujourd'hui. 
2.
De 1950 à 1957, date du départ des religieuses, remplacées par des civiles jusqu'à la démolition de la clinique en 1972. 
3.
Cet orphelinat abritait un certain nombre d'enfants juifs en bas âge, séparés de leur mère. Sur ordre de Pierre LAVAL, ils furent brusquement évacués au matin du 25 Juillet 1944 et déportés par le dernier convoi parti de Drancy le 31 juillet 1944 pour une destination inconnue. Une plaque régulièrement fleurie portant 17 noms échelonnés de 9 à 2 ans commémore ce tragique événement survenu à 3 semaines de la libération de Paris. 
4.
Les religieuses de la Compassion exerçaient simultanément à la clinique Victor PAUCHET d'Amiens dont le Dr. Raymond de BUTLER d'ORMONT était également le responsable. 
5.
Nous avons tous rencontré parfois un visage renfrogné ou essuyé un mouvement d'humeur explicable par la fatigue ou des soucis personnels, mais toujours compensés par une conscience professionnelle inaltérable et un sens élevé du devoir. 
6.
Depuis la fin de mon internat jusqu'à ma retraite en 1985, toute ma carrière hospitalière publique s'est déroulée à temps-partiel pendant 35 années consécutives à l'Hôpital de Neuilly. Cet établissement fut construit peu avant la 2ème Guerre mondiale sur un vaste terrain jouxtant la Seine, prélevé sur le parc de la maison-mère des religieuses de St Thomas de Villeneuve et donné à la ville de Neuilly. Elles ont à l'origine assumé tous les soins infirmiers et l'enseignement dans une école d'infirmières attenante à l'hôpital. Après d'importants travaux d'agrandissement et de modernisation entrepris en 1982, l'hôpital a fusionné après 1995 avec celui de COURBEVOIE Comme dans la plupart des établissements de ce type, les religieuses hospitalières ont progressivement été remplacées par un personnel civil.