La relation médecins-patients a été de longue date influencée par les médias. Répondant à l'intérêt croissant que le public portait aux progrès de la médecine, la presse, les chaînes de radio et plus tard la télévision n'ont pas manqué de satisfaire sa curiosité. Les émissions d'Armand JAMOT, d'Etienne LALOU et d'Igor BARRERE, très suivies pendant une bonne quinzaine d'années et techniquement réussies au point qu'elles auraient pu être agréées comme séances officielles de FMC [1]  ont eu un double effet : vulgariser sous une forme agréable les nouvelles méthodes thérapeutiques et inciter les auditeurs ou les téléspectateurs à profiter pour eux-mêmes ou leurs familles des avancées spectaculaires dans le diagnostic, et le traitement de diverses maladies.

Le succès était tel que chaque lendemain d'émission, d'innombrables demandes de rendez-vous étaient reçues au secrétariat de la consultation du service (ou de la spécialité) en question, vedette de la veille dont les coordonnées étaient obligeamment indiquées dans le reportage, et parfois avec le nom et les titres du ou des opérateurs....Derrière l'intention officiellement didactique, on risquait voir se profiler un objectif publicitaire pour "remplir un service !" Le Collège National des Chirurgiens Français directement concerné a protesté, mais sans succès à maintes reprises tant auprès de l'Ordre des Médecins qu'auprès des organisateurs et même des pouvoirs publics contre ces entorses au Code de Déontologie. Pierre DESGRAUPES a régulièrement répondu que les protestations "ne pouvaient provenir que de praticiens qui n'avaient pas encore été retenus" tant étaient nombreux ceux qui "voulaient passer à la télé !"

Mais ces émissions comportaient deux lacunes : d'une part, on montrait les cas de réussite, jamais les échecs qui avaient précédé et parfois même suivi l'émission ; d'autre part, il n'était jamais question des coûts de ces interventions et il est hautement probable que le consumérisme ainsi induit avait contribué à l'augmentation des dépenses d'assurance-maladie. Aux responsables des programmes [2]  à qui nous demandions de prendre des mesures restrictives sur l'aspect parfois racoleur de certaines émissions, ils ont répondu "La presse est libre. En outre, il ne faut pas priver le public d'une émission largement ratifiée par son succès. Tout le monde y trouve son compte les citoyens (sous entendu les électeurs), qui se distraient en s'instruisant, les directeurs d'hôpital dont l'établissement est cité et se remplit, les « grands » professeurs qui se font recommander pour être programmés. Quant aux coûts, ces émissions se déroulent en décors naturels, les retombées sont probablement négligeables parce qu'on ne se fait pas opérer par plaisir...!"

Nous n'aurons pas la cruauté de réfuter cette argumentation quelque peu simpliste.

Quid aujourd'hui avec INTERNET ?

Ces nouvelles technologies de communication très développées aux USA, commencent à s'introduire, en particulier en zone rurale. Elles changent complètement les données du problème qui devient planétaire. L'usager, médecin ou profane, a, instantanément et directement accès à toutes les formes de la connaissance. Son seul guide est sa propre curiosité et les données qu'il reçoit ne sont plus fournies par un intermédiaire, journaliste médical ou un professionnel spécialisé dans tel ou tel organe ou telle ou telle pathologie.

Le savoir étant devenu universel, n'importe qui peut, à partir de son clavier d'ordinateur, obtenir les explications qu'il recherche et les réponses aux questions qu'il avait naguère l'habitude de poser à son médecin, à son dentiste, à son biologiste, à son chirurgien, son kinésithérapeute, son infirmière. Sans même avoir été examiné, le bien-portant qui croit reconnaître les symptômes qu'il a vus décrits sur son écran, peut commander et recevoir le remède indiqué, qu'il soit agréé ou non ! C'est, en plus perfectionné mais actualisé en permanence, le bon vieux Larousse Médical que chaque famille consultait comme premier recours, mais cette fois à l'échelle mondiale.

L'étape de la consultation médicale indispensable pour porter un diagnostic et orienter les examens complémentaires a toutes les chances d'être sautée mais avec les dangers latents d'une orientation thérapeutique sans base objective et de l'auto-médication.

Le médecin de famille se trouve en situation d'infériorité en premier lieu parce que le corps médical est encore peu informatisé [3] Traversant une "crise identitaire prolongée", le médecin peut se sentir dépossédé de son savoir par l'ordinateur. Il ne lui reste que l'expérience professionnelle qu'il aura acquise. A l'extrême, l'internaute disposant de plus de temps que son médecin sera plus vite et peut-être mieux documenté que lui....comme naguère au lendemain d'une émission télévisée où il réclamait un traitement ou une prescription médicamenteuse diffusée la veille qui avaient au moins le mérite d'être indirectement conseillée par des professionnels !

Le rôle du généraliste s'en trouvera modifié : il devra expliquer à son patient comment interpréter les informations brutes tirées d'internet et qui ne sont pas obligatoirement adaptées à son cas. De plus, si les émissions télévisées étaient contrôlées par les producteurs et les auteurs eux-mêmes, il n'en va pas de même avec les sites qui ne sont pas toujours soumis à une vérification technique du contenu délivré par le serveur.

Pour éviter toutes les dérives possibles d'une utilisation anarchique et incontrôlée de ces nouvelles technologies allant de l'information erronée à la préservation du secret médical, il faudra peut-être envisager une réglementation assurée par des organismes agréés après validation par des professionnels qualifiés. Dans ces conditions, la demande d'un second avis médical, les explications sur des résultats de laboratoire, un renouvellement de prescription, une demande de conseil de prévention (précautions d'hygiène, nature des vaccins avant un voyage dans un pays à risque, etc), pourraient rassurer un patient, faciliter ainsi le travail d'un praticien associé à cette démarche. Même si l'information est pour l'instant gratuite [4] il reste la question de la rémunération des intervenants, pour l'instant insoluble dans le système français d'assurance - maladie français.

Un "e-commerce pharmaceutique" s'est déjà créé aux USA portant sur 170 milliards de dollars en 1999. "Le patient envoie l'original de l'ordonnance à un pharmacien qui la contrôle, en se référant à un dossier assez exhaustif des antécédents du malade [5]. Cet exemple montre une des utilisations du dossier médical dont une prochaine loi doit préciser les modalités d'accès, mais qui selon Laurent ALEXANDRE [6]  commence à être proposé sur la toile.

La circulation des informations ne se limitera pas aux réponses apportées par des sites d'INTERNET aux interrogations du patient ou du professionnel (généraliste, spécialiste, para-médical) isolément ou du grand public dans son ensemble. Des échanges s'établiront entre les établissements de soins,publics ou privés, entre les réseaux, entre les praticiens eux-mêmes, entre les assureurs, les pouvoirs publics etc. C'est dire que toutes ces données devront être soigneusement stockées et rendues sélectivement accessibles selon une éthique garantissant à la fois l'indépendance de tous les intervenants et le caractère particulier de leur contenu.

Enfin, les avis sont partagés sur les retombées économiques de ces nouvelles technologies de l'information. Medline aurait enregistré en 1998, 120 millions de consultations par le grand public. S'appuyant sur certaines statistiques, certains [7]   estiment qu'une baisse de 20% des hospitalisations et de 50% des soins à domicile serait imputable aux renseignements directement puisés sur les sites aux USA, rendant l'assistance du médecin au patient moins fréquente, d'où une réduction des coûts de la santé...

Mais l'information de qualité est onéreuse et le "retour sur investissement" est obligatoirement lié à la publicité pharmaceutique ou autre, donc avec le risque de perte d'indépendance. Il faudra donc s'abonner individuellement [8]  à moins que certains employeurs n'abonnent leur personnel, comme un avantage supplémentaire inclus dans le contrat de travail…


1.
F.M.C. = Formation Médicale Continue (réservée au seul corps médical). Le Pr Lucien LEGER avait même créé une Association ordinale chargée de cette formation télévisuelle strictement lédicale le dimanche matin. 
2.
Le Ministre de l'Information en la personne de M. Léo HAMON, puis M. Jacques Bernard DUPONT, Directeur Général de l'ORTF. 
3.
30% seulement du corps médical serait informatisé (Conférence de Mme Michèle BARZACH, ancien ministre de la Santé au Club 3 P - 19 déc. 2000). Ce chiffre aura probablement triplé dans dix ans. 
4.
" Les investissements nécessaires à une information de qualité sont onéreux : ils ne peuvent être assurés que par la publicité (mais danger de perte d'indépendance) ou payant par abonnements, comme le Call Center." (Michèle BARZACH. Club 3 P - 19 déc. 2000) 
5.
Dr. J.J. ZAMBROWSKI (Club 3 P, 19 déc. 2000) 
6.
Le Monde 13 Fév 2001 
7.
Francis PEIGNE (Club 3 P) 
8.
L'abonnement serait de l'ordre de Frs 30 par mois sur un site répondant aux critères d'indépendance et de qualité.