Une intense polémique est née à propos du "rôle positif " que la politique coloniale conduite par la France depuis la conquête de l'Algérie, en Afrique, puis Outre-Mer.
Ces deux mots qui figuraient à l'art.4 de la loi votée le 23 février 2005 par le Parlement ont été, après un avis du Conseil Constitutionnel, effacés de la loi par un simple décret évitant au gouvernement de passer par le Parlement et de mécontenter les populations hostiles au texte initial… dans la perspective des futures consultations électorales.
Quel que soit le fond du débat inspiré par des considérations sordides, personne n'a évoqué le rôle des médecins militaires pendant près de deux siècles.
Par hasard, le "Médecin de Réserve" [1]  a publié, justement dans son numéro du 31 décembre 2005 donc avant que n'éclate la polémique ci-dessus rappelée, un article très documenté du Dr M.J DUCROS [2]  sur "Le service de Santé des Armées vu par la lorgnette philatélique".
Passant en revue, planches à l'appui, tous les timbres émis pour perpétuer la mémoire des 16 médecins, 4 pharmaciens, 5 chirurgiens, membres du service de Santé des Armées qui se sont illustrés par leurs travaux pendant les périodes de la "colonisation", je crois utile et même indispensable de puiser dans la biographie de chacun d'eux, le rôle que certains ont tenu au bénéfice des populations autochtones dont ils avaient la charge :
J.B. CAVENDOU et PELLETIER ont isolé la strychnine et la quinine.
F.C. MAILLOT a introduit la quinine dans le traitement du paludisme.
A. LAVERAN découvre à l'Hôpital de Bône l'hématozoaire du paludisme et obtient le premier prix NOBEL français de médecine et de physiologie en 1907.
E. JAMOT, médecin du corps de santé colonial, directeur de l'Institut Pasteur de Brazzaville découvre le trypanosome responsable de la maladie du sommeil, crée des équipes mobiles au Cameroun puis en AEF et en AOF.
A. YERSIN, d'origine suisse, naturalisé français, devenu médecin militaire découvre en 1894 à HONG-KONG le bacille pesteux dans un bubon et met au point le premier sérum anti-pesteux. Il découvre plus tard en 1897 que la puce est l'agent de la peste. Enfin, il introduit en Indochine l'arbre à quinquina et dirigera les 4 Instituts Pasteur de cette vaste colonie.
J.H. VINCENT découvre à Alger en 1890 l'agent fuso-spirillaire de l'angine qui porte son nom. Devenu professeur de bactériologie et d'épidémiologie du Val de Grâce, il utilise le triple vaccin à l'éther contre les fièvres typhoïdes. Ce vaccin stoppe l'épidémie de typhoïde qui, avec 12.000 morts avait commencé à décimer l'armée en 1914 .
N.E. BALLEY accompagne Savorgnan de Brazza au Congo et au Gabon. Il s'illustre au Bénin, en Guinée, au Sénégal, en Mauritanie, au Niger et dans toute l'A.O.F.
A.L. CUREAU, médecin de la Marine, sert au Gabon, en Oubangui, et au Moyen Congo.
V. SEGALEN, médecin de la marine, professeur à l'Ecole de Médecine de Tien-Tsin, découvre,  au cours d'une exploration, des monuments funéraires des 12 empereurs de la dynastie des Han.
J.R.C. QUOY, chirurgien de la Marine, qui fut un grand navigateur et chef d'équipe de naturalistes, a passé 12 ans en mer et fait 2 fois le tour du monde. Savant zoologiste reconnu, il a donné son nom à de nombreux animaux marins.
R.PIQUE, professeur agrégé au Val de Grâce, chirurgien réputé, fut un pionnier de l'aviation sanitaire.
A.N.E. Million, professeur de chimie au Val de Grâce, nommé en Algérie, a étudié la flore et s'est intéressé à l'hygiène en accomplissant de nombreuses applications sur des dérivés chlorés et iodés.
Commentaires
Tous ces noms de médecins, pharmaciens, chirurgiens, chercheurs ne sont cités qu'à la faveur d'une étude philatélique qui ne sélectionne que ceux qui ont atteint une large célébrité de leur vivant pendant une courte période coloniale.
Un grand nombre resteront anonymes. Mais leur dévouement parfois jusqu'au sacrifice, leur compétence, la reconnaissance des populations s'exprime encore aujourd'hui dans le souvenir encore vivace de l'œuvre qu'ils ont accomplie.
Dans un article très documenté [3], le Dr Ludovic FALANDRY, ancien médecin militaire, retrace l'œuvre humanitaire sans égale réalisée, pendant les trois quarts de siècle de la période coloniale (de 1894 à 1968) de 5.000 médecins militaires du Service de Santé d'outre-mer.
Le Dr FALANDRY rappelle que la France "a laissé sur les territoires sur lesquels elle exerçait son influence, plus de 4000 formations sanitaires dont 2.500 dispensaires, 216 hôpitaux, 600 maternités, sans compter les centres spécialisés et les établissements d'enseignement."
Les médecins civils
Les populations métropolitaines et autochtones ont bénéficié simultanément de la présence dans les pays colonisés et administrés par la France d'un corps médical nombreux et compétent attiré par un mode d'exercice nouveau dans un environnement exotique où tout était à défricher, à organiser et à construire.
Le généraliste, le spécialiste, l'auxiliaire religieux ou laïque se sont partagés une tâche gigantesque étalée sur plusieurs générations, dans tous les domaines, soins, prévention par l'hygiène et les vaccinations, l'enseignement à tous les niveaux, du dispensaire local aux hôpitaux, des écoles primaires aux Hôpitaux et Facultés (Alger,Dakar, Abidjan, Saïgon, Hanoï, Fort de France)
Parmi les noms de ceux qui, comme leurs collègues militaires se sont consacrés corps et âme à ce véritable apostolat pendant toute leur carrière, je ne retiendrai que quatre noms qui résument à eux seuls, l'immense reconnaissance de toutes les populations dont ils ont eu la charge :
  • mon ami, le Professeur Armand LE GUYADER, chirurgien digestif de grand talent, à Bouaké puis à Abidjan (Côte d'Ivoire)
  • le Docteur Pierre CHARBONNEAU qui assuma la tâche de médecin-directeur général de la Santé du Maroc à Rabat pendant 5 ans, sous l'autorité directe de 4 ministres successifs. De retour à Paris, il exerça les mêmes fonctions jusqu'à sa retraite à la satisfaction générale. Il est l'auteur d'un livre "Combat pour la Santé" [4]
  • mon ami Christophe JULIA, chirurgien orthopédiste intrépide, civil au service de la Cie du Chemin de fer de Djibouti à Addis-Abéba (Ethiopie) dans des situations parfois très périlleuses.
  • enfin le Dr. Albert SCHWEITZER, mondialement connu pour l'œuvre immense qu'il a accomplie à l'Hôpital de Lambaréné au Gabon. Elle lui a valu la reconnaissance persistante de toute une population et l'attribution du Prix Nobel de la Paix en 1952.
Oui, la France peut se montrer fière de l'œuvre humanitaire et scientifique de ses médecins civils ou militaires. Leur rôle pendant la période coloniale mérite d'être enseigné et même servir d'exemple.
Je me demande si les éloges répétés du rôle de l'armée pendant la période coloniale par la célèbre Marguerite DURAS, grande amie de François MITTERRAND et de toute la gauche française, auraient pu modérer ses actuels détracteurs…!
Mon opinion
Ceux qui ont voulu supprimer de la loi les deux mots "rôle positif" n'ont pas réussi à obtenir du Conseil Constitutionnel à la fois une condamnation morale et juridique définitive de la France pour son passé de puissance " colonialiste " .
Si un jugement de valeur devait être prononcé, seuls des historiens et non le Parlement en auraient le droit. Il parait que certains pays étrangers auraient déjà condamné rétrospectivement certaines pratiques jugées illégales.
Je prétends que les lois sont issues de mouvements d'opinion et de circonstances contemporaines des débats législatifs, suivis de leur promulgation dont elles sont inséparables. S'il s'avère à l'usage que les circonstances à l'origine de la loi étaient fausses, néfastes ou inappropriées, il suffira de modifier ou de changer la loi, selon la procédure ordinaire.
La rédaction d'une loi demeure de la seule compétence des membre élus d'un parlement, berceau et cimetière des réformes démocratiquement engagées selon le contexte historique de leur adoption. Vouloir rejeter toute modification rétrospective sur des tiers (en l'occurrence des historiens qui ne sont que des experts sans pouvoir législatif), c'est enlever sa légitimité au parlement.
Chercher à éviter une rectification d'un texte légalement adopté par un procédé suspect, entache sa crédibilité.
Il serait préférable de présenter un nouveau texte, prendre le temps de la réflexion et le discuter à loisir et non l'adopter comme par mégarde, lors d'une première lecture, à la faveur d'une campagne médiatique.
1.
101 ème année, n°5, p. 7 - 14 
2.
Médecin en chef de Réserve J.DUCROS (Centre de dialyse. La Résidence du Parc) 
3.
Quotidien du Médecin n° 7878 du 17 janvier 2006 
4.
Editions Médicales et Universitaires . Imprimerie Corlet – 14110 Condé sur Noireau, dépôt légal 1er trimestre 1977  que les auteurs de la polémique récurrente actuelle sur le rôle de la France pendant les périodes dites de colonisation, feraient bien de lire.