Au cours des cinquante dernières années, j'ai assisté et parfois participé à bon nombre de réunions plus ou moins officielles consacrées à la Santé au sens large du terme.
Je ne parle pas des réunions scientifiques organisées par telle société savante ou telle Académie portant sur un sujet généralement technique, jalonnant les progrès périodiquement accomplis et contribuant à leur vulgarisation.
Sous les termes variés de Colloques, de Rencontres, de Tables rondes, de Conférences, de Symposium, de Congrès, les organisateurs s'efforcent d'inviter le plus grand nombre possible de participants pour entendre les propos d'un certain nombre d'orateurs choisis parmi les plus connus, sur les sujets les plus variés concernant la Santé, la maladie et tous les sujets s'y rapportant.
Avec l'habitude, on devine, dès la réception de l'invitation, l'importance qu'il convient de lui accorder. Imprimée sur un modeste carton, elle sera peut-être plus prometteuse que sur un superbe et coûteux bristol glissé dans une enveloppe personnalisée.
Le prestige du lieu confère à la réunion, lorsqu'elle se tient à Paris, une certaine solennité : les organisateurs obtiennent de nos jours un accès plus facile qu'autrefois aux salles de l'Assemblée Nationale ou du Sénat. Les salles de la Maison de la Chimie, les salons de l'Amérique latine, le Palais des Congrès, ou le CNIT de la Défense permettent d'organiser ces réunions dans le cadre d'un congrès scientifique, avec parfois le soutien financier de l'industrie pharmaceutique.
Mais c'est naturellement la liste des orateurs et les sujets traités qui retiennent ou assurent l'intérêt d'une telle réunion. A l'exception de la présence effective d'un ministre en exercice, réduite parfois à son "haut patronage" figurant au programme, ce sont à peu près toujours les mêmes "vedettes" qui s'efforcent d'exposer d'une façon plus ou moins originale les mêmes sujets actualisés par les plus récentes données statistiques.
Certains retiennent immédiatement l'attention de la salle qui fait silence, prend des notes, se délecte des propos tenus à la tribune, savoure les bons mots ou les comparaisons audacieuses. L'orateur est salué comme l'artiste qu'il est devenu réellement. Le nom de Jean de KERVASDOUE, par exemple, assure à lui seul le succès d'une réunion. D'autres, piètres orateurs à la diction incertaine, s'embrouillent dans l'ordre de projection de leurs transparents et ne recueillent que quelques applaudissements de politesse. Lorsqu'ils sont professeurs, on s'interroge sur leurs qualités pédagogiques.... Et pourtant, ce sont parfois ceux qui ont beaucoup travaillé un sujet et apporté un élément nouveau qui sont le moins bien écoutés au milieu des bavardages, surtout lorsque le Président de la séance bavarde lui-même avec le modérateur....
Les exposés portent habituellement sur la place de l'hospitalisation au sens large dans le système de distribution des soins, sur le rôle économique et social de l'hôpital, sur les alternatives à l'hospitalisation, le coût croissant des dépenses de santé et leur financement, les innovations techniques et leur coût, les multiples données démographiques, les professions médicales et para-médicales, les différents systèmes de protection sociale, la prévention, les retombées juridiques en fonction de l'évolution de la société et l'apparition de nouveaux concepts tels que la responsabilité sans faute, etc...
Chacun de ces sujets débouche pratiquement toujours sur des considérations économiques qui recueillent généralement le consensus poli d'une salle remplie de spécialistes bien portants. Il est rarement question des patients qui, lorsqu'ils sont invités, relatent leurs expériences personnelles et expriment des opinions parfois... divergentes !
L'intérêt réside le plus souvent dans le dialogue, lorsqu'il est envisagé, avec la salle. C'est toujours la partie la plus vivante de la réunion. Si elle est prévue pour deux jours, un sujet évoqué et discuté la veille peut reprendre inopinément le lendemain et déclencher, selon la composition de la salle, un véritable débat, comme ce fut le cas par exemple pour l'évaluation de la technologie et le PMSI lors du Colloque de l'Europe Blanche V remarquablement organisé par l'Institut des Sciences de la Santé (Santé et Economie hospitalière - 4ème table ronde- la médicalisation de l'information hospitalière. Paris 27-28 mai 1983).
Ces rencontres sont, pour une petite centaine de spécialistes (parlementaires, économistes de la Santé, gestionnaires, médecins, enseignants, industriels, décideurs ministériels, assureurs, juristes, syndicalistes, etc) qui se connaissent tous et s'apprécient selon leurs parcours et leurs intérêts respectifs, l'occasion de confronter leurs points de vues, de mesurer l'évolution de leurs recherches, ou les innovations politiques ou administratives intervenues entre temps.
C'est ainsi qu'on apprend au détour d'un exposé que "le choix du scanner crânien au lieu du scanner universel a été une véritable catastrophe.... et que des échographes mammaires achetés puis refoulés aux Etats-Unis parce que invendables en France, ne servaient à rien. L'industrie a perdu des sommes colossales, ce qui a contribué à l'enfoncer" (Professeur Maurice LAVAL-JANTET Colloque de Paris 27-28 Mai 1983).
Il arrive aussi qu'au milieu d'exposés très bien structurés, fruit d'un long travail comparant à partir d'indicateurs fiables les résultats chiffrés de différents pays européens, un orateur non conformiste réveille un auditoire quelque peu somnolent par une déclaration dont je ne résiste pas au plaisir de reproduire deux passages seulement :
" Les succès évidents remportés par la médecine sur la maladie ont entraîné non seulement un accroissement exponentiel des dépenses relatives aux soins médicaux et peut-être surtout une mise en échec de ce qu'on appelle communément depuis DARWIN la sélection naturelle.
" Contrairement à ce que d'aucuns ont pu croire et défendre encore récemment, la médecine moderne n'a pas entraîné une amélioration du niveau moyen de la santé des populations. Au contraire, le maintien en vie d'un nombre croissant de malades chroniques, d'handicapés congénitaux et/ou héréditaires, voire de traumatisés graves et invalidés à vie a incontestablement fait baisser le niveau moyen de la santé publique. Si on compare la situation de celle-ci dans différents pays en utilisant des indicateurs raisonnables et acceptables, on constate une inverse proportionnalité au taux moyen de médicalisation. Ceci veut clairement dire que la santé moyenne du peuple français est moins bonne que celle de la plupart des peuples qui vivent dans les pays les plus primitifs où il n'existe aucune médecine scientifique et où la nature opère avec une cruauté sans merci et d'une tragique efficacité, l'élimination de tous les individus malades dont les moyens d'auto-défense ne leur permettent pas de retrouver spontanément la santé."
(...)
" La volonté de notre société tous les jours plus clairement affirmée vise à réduire les dépenses en soins médicaux quels qu'ils soient. En favorisant ce qu'elle appelle, dans une très intelligente confusion de mots, les soins de santé, elle réserve ses ressources au profit des bien-portants en faisant miroiter la promesse de leur éviter la maladie. Dans les choix qu'une telle politique impose, les soins médicaux destinés aux vrais malades sont sans cesse plus dangereusement menacés, voire même tout simplement sacrifiés.
" Le rôle des médecins, quelle que soit la discipline à laquelle ils appartiennent, reste inchangé et consiste à défendre le malade même et surtout lorsque les intérêts de celui-ci sont en opposition avec ceux de la communauté des « bien-portants ».
"L'égoïsme de cette collectivité s'affirme avec une intention fort suspecte qui débouchera un jour ou l'autre sur l'euthanasie pure et simple. Aujourd'hui, elle se dissimule encore derrière le paravent des mots. Demain, comme l'expliquaient Conrad LORENZ en 1940 et Jacques ATTALI 35 ans plus tard, ce mot prendra toute sa tragique signification. La lutte contre l'explosion démographique menaçant l'équilibre du monde, et la substitution d'une sélection "intelligente" à celle de la nature, ne vont-elles pas être à nouveau utilisées comme arguments en faveur d'une vaste euthanasie et d'une "eugénie" dont les médecins seront tenus pour responsables, à la fois des causes, de l'exécution et des effets ?"
Ce discours a été tenu le 27 mai 1983 devant une salle médusée par André WYNEN, Chirurgien-chef de l'Hôpital de BRAINE-L'ALLEUD (Waterloo), Président du Conseil d'Administration de la Fédération Belge des Chambres Syndicales de Médecins et ancien Président de l'Association Médicale Mondiale. 
L'organisation
L'organisation de ces réunions n'est pas une mince affaire : un petit comité se constitue et dresse un plan d'ensemble définissant un sujet général et plusieurs sujets annexes qui seront répartis par exemple en "tables rondes". Chacune est placée sous la responsabilité d'une ou de plusieurs personnalités qui se chargent du choix des orateurs et des sujets à traiter. Un colloque sur deux jours a plus de chance de rassembler un plus grand nombre de participants qu'une réunion d'un seul jour. Mais il faut prévoir les repas et l'hébergement en conséquence avec les moyens financiers disponibles (voir plus loin).
L'organisation matérielle est donc très lourde. Elle repose sur le secrétariat d'un des principaux organisateurs : choix d'une date, d'un lieu, d'une ou plusieurs salles, correspondance avec tous les organismes participants, lancement des invitations, information de la presse professionnelle etc...
Dernière réflexion sur ces réunions :
Elles sont toujours très prisées par ceux qui ont reçu des invitations gratuites et qui ont le plaisir de se retrouver périodiquement. Certaines amitiés et certaines pistes de recherche sont parfois issues d'une rencontre fortuite lors d'un déjeuner.
Qui les organise et qui en supporte les frais ? L'industrie pharmaceutique fut mise à contribution selon une très ancienne habitude. Mais, les temps ont changé et la générosité de certains "sponsors" connaît des limites de plus en plus étroites. On peut donc prévoir que certaines réunions fastueuses appartiennent définitivement au passé. [1]
Seule la puissance publique peut désormais se permettre d'organiser, dans un but politique précis, des rassemblements de l'ampleur des derniers Etats Généraux de 1999, dont d'ailleurs le montant de la facture est, sauf erreur, resté inconnu...
Il faudra peut-être se contenter dans l'avenir d'organiser des Colloques d'intérêt général dans le cadre de Congrès scientifiques financés par les Sociétés Savantes et les syndicats correspondants s'ils en ont encore les moyens.
 
1.
Je souhaite que le lecteur éventuel de cet ouvrage conserve le souvenir des cinq grands Colloques européens organisés par l'Institut des Sciences de la Santé, organisés par son Président le Docteur Roger OCCELLI, dont je salue ici la mémoire :

Europe Blanche 1 : la pharmacie hospitalière Strasbourg 20-21 Mai 1977. Président : Guy MOREL, Pharmacien chef des Hopitaux

Europe Blanche 2 : Europe et pharmacie. Lourmarin 16-17 Juin 1978. Président : Léon ROBERT, Pharmacien, Président du Comité Européen des spécialistes

Europe Blanche 3 : Europe et Sécurité Sociale. Nice 22-23 Juin 1979. Président : Professeur Henri RICHELME, Doyen de la Faculté de Médecine.Vice-Président de l'Université de Nice

Europe Blanche 4 : Europe et Médecine, Paris, 20-21 Juin 1980. Président : Professeur Gaston MEYNIEL, Président d'honneur de la Conférence des Doyens de Facultés de Médecine, Président du Comité Interministériel hospitalo-universitaire, Doyen de la Faculté de Médecine de Clermont-Ferrand.

Europe Blanche 5 : Santé et économie hospitalière. Paris, 27-28 mai 1983. Président : Professeur Dominique JOLLY, alors Directeur du Plan à l'Assistance Publique de Paris