L'inflation des internats et la baisse progressive de la sélectivité du concours est une des conséquences rarement évoquées de la Réforme DEBRE et des réformes induites comme la désastreuse suppression de l'externat dont Maurice LUZUY réclamait avec force le rétablissement (Q.M. n° 1517 20 Sept. 1977).
Sous l'effet conjugué de la disparition progressive des internats de Région sanitaires, de la suppression en 1968[1] de l'externat des hôpitaux de ville de Faculté devenus CHU en 1960 et de l'accroissement des tâches hospitalières, le nombre des places d'internes mises au concours a été rapidement augmenté.
Ainsi, à l'A.P. de PARIS, dans les années 1946-1950, sur un millier d'étudiants, 1 étudiant sur 4 accédait à l'externat, concours écrit ouvert pour 300/350 places selon les années. Sur ce quart d'étudiants restant, 1 externe sur 11 env. accédait au titre envié d'interne des hôpitaux de PARIS à l'issue d'un concours à la fois écrit et oral, hautement sélectif, ouvert en moyenne pour 80 à 85 places seulement comme il est rappelé plus haut.
Au concours de 1971 ouvert par l'A.P. de PARIS pour 250 places (soit 3 fois plus qu'en 1950), la correction de 1.288 copies de pathologie chirurgicale (Le sujet était pourtant élémentaire et concernait la pathologie d'urgence : "les péritonites appendiculaires généralisées de l'adulte") a permis de recueillir les chiffres suivants :
  • 98 copies seulement (soit 7,6 % ) ont obtenu une note égale ou supérieure à 10 (sur 20)

  • 35 copies une note comprise entre 9 et 9,5 (sur 20)

  • 112 une note comprise entre 7 et 8,5, révélant des connaissances imprécises, confuses et mal exprimées.

"La note 0 (éliminatoire) a été attribuée à 309 copies témoignant d'une méconnaissance totale de notions élémentaires de sémiologie, de pathologie ou d'indications thérapeutiques". Les 3 membres du Jury, les Drs Ph. BOUTELIER, P. HAUTEFEUILLE, J. LANGLOIS, ont révélé que dans la plupart des cas, ils ont atribué la note 1/4 "avec mauvaise conscience, mais il y aurait eu 446 zéros ! ". Cette situation résulte de l'absence de préparation de l'Externat.par des étudiants "qui, de ce fait, ignorent les notions les plus élémentaires". Ils concluent leur article : "la moyenne des nouveaux internes risque d'être d'une remarquable médiocrité " (La Presse Médicale, (79 - n° 25 - 22 mai 1971 p. 1187).
La même année, devant une situation comparable, "le jury de la promotion 1971 de l'internat des Hospices civils de LYON a décidé à l'unanimité que la liste supplémentaire classique ne serait pas désignée. En effet, sur les 101 candidats nommés (dont 1 à titre étranger), la moyenne de 10 sur 20 était celle du candidat portant le n° 64". Les conclusions du jury, non publiées, étaient comparables à l'extrait ci-dessus. (Le Comité de Rédaction des Cahiers Médicaux Lyonnais - in La Presse Médicale du 19 Juin 1971).
Au concours de l'A.P. de Paris de 1973 ouvert pour 304 places (soit 50 de plus qu'en 1971) la moyenne des notes obtenues en chirurgie (La question posée était : "Perforation des ulcères de l'estomac") par les étudiants en général en 4ème année de 2ème cycle, était de 5,11 sur 20, 25% ayant eu une note inférieure à 2 sur 20 (in table ronde du Congrès de Chirurgie 1973, rapport sur la formation du chirurgien: opinions, faits et documents réunis par Jean GOSSET - éditeur Robert et Carrière 154 pages. Paris).
Trois ans plus tard, le jury du concours de l'Internat du CHU de Marseille qui s'est déroulé les 30 et 31 janvier 1976 révèle qu'il a "du abaisser la moyenne à 8,1 sur 20 pour réunir les 240 admissibles réglementaires en raison du nombre anormalement bas des copies ayant mérité la moyenne réelle (moins d'un dixième des inscrits), rédigées en un langage à peine compréhensible, parfois puéril, ayant à maintes reprises fait sourire les juges et les lecteurs" (Dr. Oglistri de GENTILE, Panorama du Médecin n ° 240, lundi 15-mardi 16 novembre 1976, p. 9 et Profils médico-sociaux n° 221, 20 novembre 1976).
Avant les réformes, sur le plan national, 11% des externes accédaient à l'internat, ce qui représentait 2% du total des étudiants. Depuis les réformes, ce pourcentage est monté à 40 %.
Ainsi, au concours de l'internat de 1984, 3.699 étudiants s'étaient présentés pour 1.460 postes. Le taux de réussite est monté à 1 reçu pour 2,53 candidats ! (in l'Urgence à l'Hôpital - rapport du Pr. Adolphe STEG au Conseil Economique et Social - 12 avril 1989, p. 28).
On a pu dire que la hiérarchie médicale hospitalière avait baissé au moins d'un cran puisque le niveau de recrutement de l'Internat, seul concours désormais de toute la filière, était inférieur à celui de l'externat d'autrefois... "L'externat pour tous" selon la formule célèbre de mai 1968 avait abouti en fait à "l'externat pour personne". C'est finalement le chef de clinique qui s'est substitué tant bien que mal à l'interne d'autrefois.
Il ne faut pas oublier les modifications incessantes du concours lui-même pour l'adapter aux besoins et à l'esprit du moment. Rappelons pour mémoire la suppression de l'oral, les formules inter-régionales, les programmes successifs parmi lesquels l'institution de l'épreuve de biologie mais l'effacement silencieux par baisse de moitié de son coefficient, de l'épreuve-reine des concours, celle d'anatomie, dont on disait : "c'est elle qui nomme ! "
Ainsi, déjà par la suppression de l'échelon d'accès à l'Internat et la baisse du seuil de sélectivité, le seul prestige du titre que s'efforce de maintenir l'Intersyndicat des Internes de villes de Faculté, ne parait plus pouvoir s'opposer à une ultime réforme égalitariste visant à la suppression pure et simple de l'Internat lui-même tel qu'il s'était maintenu jusqu'en 1960. Quelle que soit la puissance nostalgique du souvenir que l'Internat évoque encore, il n'est plus possible en 2000 de soutenir la comparaison habituelle avec l'ENA ou Polytechnique: ce déclin s'inscrit dans celui de l'ensemble de la profession médicale.
En outre, comme le rappelle avec force Jean GOSSET (op. cité), l'Internat, privé de la pré-sélection assurée naguère par l'externat, n'est qu'un mode de recrutement par un concours d'entrée dans une formation de spécialiste, sans contrôle de sortie à la fin de cette période, par une évaluation et une validation des connaissances acquises. "Le concours de l'internat n'est qu'un tamis ... Avec les décennies, les mailles se sont élargie. Le filtrage est plus grossier. Il suffirait de resserrer un peu les mailles pour que tout redevienne excellent et qu'on se penche sur d'autres problèmes plus importants et plus urgents, la formation des internes nommés et le contrôle de leurs connaissances", avant de leur décerner la qualification professionnelle, jusqu'ici attribuée par l'Université après simple vérification de la durée de la formation et administrativement délivrée par l'Ordre des médecins.
Malheureusement pour lui, le corps des internes s'est trop longtemps abrité derrière sa réputation d'excellence pour refuser toute évaluation individuelle terminale, tout examen classant et validant, la production d'un mémoire ou d'exposé de travaux, tout concours de sortie, voire tout simplement un solide CES.inspiré de l'American Board of Surgery, avec une épreuve de malade clinique et opératoire.
Enfin, le dogme de l'omnivalence du diplôme de Docteur en médecine ne peut plus être maintenu au seuil du 3ème millénaire : l'exercice de la chirurgie ne devrait être autorisé qu'aux titulaires du diplôme terminal, sauf dans le cas de plus en plus rare d'une extrême urgence où un généraliste isolé peut effectuer un geste salvateur.
L'hôpital public qui peut recruter des praticiens non qualifiés, - pratique qu'aucune clinique privée ne pourrait se permettre - comptait encore le 5 avril 1990 plus de 300 chirurgiens non diplomés (La Dépêche du Midi).
 
1.
Tous externes ! Bravo, mais pourquoi ne pas dire "tous stagiaires" ? (La suppression de l'externat, par Maurice LUZUY in Le Val de Loire Médical, 26 ème année, 1974 n°234, p. 7 et Eloge du bachotage, La presse médicale,1968)