Peut-on assimiler le rôle d'un économe de salle de garde des internes à l'ébauche d'une démarche syndicale ? Je crois qu'on peut répondre par l'affirmative puisque cette fonction, traditionnellement élective, consistait à représenter l'ensemble des internes d'un hôpital auprès de l'Administration hospitalière pour obtenir une amélioration de l'ordinaire moyennant une cotisation presque symbolique et d'une façon générale, l'intendance à commencer par l'entretien des locaux. Réciproquement, l'Administration souhaitait nouer de bonnes relations avec le représentant de cette communauté de futurs spécialistes souvent bruyants et indisciplinés. Cette double démarche réalise, en miniature, une forme de concertation syndicale à l'échelon local entre l'employeur et le responsable élu d'une petite collectivité, traditionnellement turbulente.
C'est ce rôle d'économe de salle de garde que j'ai tenu à plusieurs reprises, consacrant une partie de mon activité au service des autres, sans attendre de mes collègues autre chose que des critiques... ! Il ne faut pas oublier que dans l'immédiat après-guerre, les difficultés de ravitaillement sont restées longtemps une des principales préoccupations de la population et les rudes gaillards qui travaillaient beaucoup avaient un robuste appétit. N'est-ce pas, cher Louis CALENDRIER où notre amitié s'est nouée autour des plats que nous finissions ensemble avec entrain, le soir en salle de garde de St Antoine...?
Ma troisième action syndicale proprement dite a consisté à unifier les salaires des internes des hôpitaux de la Région de PARIS (désignée plus tard comme on l'a vu plus haut sous le nom de "Seine A" pour la distinguer de la "Seine B" créée 20 ans plus tard avec l'urbanisation de la Région Ile de France à la périphérie de Paris).
Relevant d'administrations départementales différentes bien que recrutés par un concours commun, les salaires des internes étaient variables d'un hôpital à l'autre, ce qui constituait un obstacle à leur rotation lors du choix annuel des postes et par conséquent pouvait à la longue, nuire à la qualité et à la diversité de l'enseignement : en effet, certains restaient confinés dans un établissement au lieu de choisir une place dans un service convoité dans autre établissement mais où la rémunération était plus basse...
Ayant eu pendant la guerre une affectation dans un ministère, j'avais acquis une certaine connaissance des rouages administratifs, de leur complexité et de leur "mode d'emploi". Nanti de la confiance de mes collègues qui m'avaient bombardé secrétaire (déjà !) de leur jeune Association, j'avais rapidement fait le tour des principaux responsables administratifs de ce dossier fraîchement constitué : à l'échelon régional, les Drs HAZEMANN et LEVY et à l'échelon ministériel, le Dr. Daniel BOISDE, Directeur général de la Santé que j'avais rencontré deux ans plus tôt, lorsque, il était devenu le principal conseiller de François BILLOUX, qui fut dès septembre 1944 le premier ministre (communiste) de la Santé dans le Gouvernement provisoire du Général de GAULLE.
Deux remarques : on ne dira jamais assez l'importance de relations même brèves nouées ou simplement protocolaires avec tel ou tel personnage important. Elles facilitent les démarches et créent des liens même éphémères qu'on retrouvera avec profit parfois beaucoup plus tard.
D'autre part, le corps médical avait à l'époque un réel pouvoir tiré tout simplement du respect qu'il inspirait à la classe politique et les médecins de l'Administration Centrale comme le Dr. Daniel BOISDE étaientt les véritables "patrons" du ministère. Ils perdront une grande partie de leurs prérogatives en 1962, sous le gouvernement de Michel DEBRE comme nous le verrons plus loin.
En moins de six mois, et dans une France à peine convalescente, tout fut réglé et les internes purent fréquenter tous les hôpitaux de la même circonscription sanitaire sans perte de salaire et acquérir ainsi un plus large éventail de connaissances.
Les étapes suivantes s'inscrivirent tout naturellement dans le prolongement de la précédente : la reconnaissance du titre, une échelle des salaires établie en fonction de l'ancienneté, les modalités du concours puis du choix des places dans un dialogue quasi permanent avec l'Administration représentée par Mme Simone FERREY, échelon intermédiaire mais omniprésent et omnipotent qui a géré pendant de longues années cet internat à la Direction Régionale de la Santé du 10bis Bd de la Bastille, homologue de l'inoubliable Mme LETESSIER du 3 Avenue Victoria, siège de l'A.P. de Paris.
On ne soulignera jamais assez le rôle obscur mais efficace de ces échelons administratifs intermédiaires entre les décisions et leur exécution qui, à la condition d'y faire carrière, avaient une connaissance approfondie du fonctionnement de tout un secteur d'activité. Le pays n'était pas encore asphyxié par une stratification administrative de plus en plus lourde et devenue inopérante en s'éloignant du terrain.
La "récupération" de l'Hôpital de NEUILLY marqua un tournant décisif de cette action syndicale.