Né à Ste Foy les LYON en 1873, Alexis CARREL fut un célèbre chirurgien lyonnais émigré aux Etats-Unis au début du XXème siècle. Ses travaux sur les greffes de tissus, prélude aux greffes d'organe lui valent le prix Nobel en 1912 à 39 ans (!). Pendant la première guerre mondiale, il invente en 1915 avec le chimiste anglais DAKIN, devenu son ami sur le front de la Somme, l'irrigation continue en goutte à goutte de cette célèbre et « bienfaisante liqueur » mauve pour le traitement des plaies de guerre torpides ou déjà gangrenées, sauvant ainsi d'innombrables vies humaines. En 1930 avec Charles LINDBERGH il imagine le premier prototype d'un appareil cœur-poumon. Son livre, "l'Homme, cet inconnu" remporte un immense succès. Il meurt à Paris le 2 Novembre 1944, quelques semaines après la Libération.
Jusque là respecté et même jalousé par les scientifiques qui reconnaissent la qualité de ses travaux, une trentaine d'années après sa mort, le nom et l'œuvre d'Alexis CARREL sont brusquement l'objet d'une polémique qui se poursuit jusqu'au siècle suivant, entraînant l'effacement de son nom des rues, des avenues, d'établissements de santé et même d'une Faculté lyonnaise créée en 1969 dont les édiles et les gestionnaires avaient cru pouvoir ainsi honorer sa mémoire.
Que pouvait-on reprocher à cette personnalité d'exception, "dont l'âme mystique est éprise d'absolu, estimant que son pays avait besoin d'une réforme morale et intellectuelle " ? (Pr JC REYMOND – Grenoble).
Il laisse également l'image "du catholique militant [1]  en quête fiévreuse et angoissée de l'idéal, mais surtout celle d'un savant, d'un génie créateur hors pair, d'un homme d'une parfaite probité, mais dont le franc parler passait mal. Avec l'envergure de son exceptionnelle personnalité, Alexis CARREL dérange," et toute allusion à son œuvre scientifique entre les deux guerres mondiales est devenue, à titre posthume, un sujet d'opprobre conduisant 25 ans après sa mort à un véritable procès d'opinion sur ses convictions philosophiques !
Honoré aux U.S.A. pour son rayonnement scientifique, il resta lié d'amitié avec Franklin D. ROOSEVELT, alors Gouverneur de l'Etat de New York. Plus tard, au chevet du Maréchal JOFFRE, il rencontre fortuitement le futur Maréchal PETAIN auquel il fait grosse impression. Aussi, en 1942, pendant la seconde guerre mondiale, le Chef de l'Etat français lui demandera de rentrer en France pour lui confier la création d'un "Institut de l'Homme", un organisme aux visées très larges encore mal définies mais qui entrait assez bien dans ses vues idéalistes. Comme cet organisme est créé par le gouvernement de Vichy, Alexis CARREL allait une fois de plus s'attirer des jalousies et se faire de nouveaux ennemis. Dans les derniers mois de la guerre, CARREL est en outre chargé par le gouvernement de Vichy d'étudier les moyens de lutter contre la menace de famine de la France occupée.
Aussi, au moment de la Libération, le 21 Août 1944 exactement, une des premières décisions du Pr. PASTEUR VALERY-RADOT, nommé Secrétaire Général de la Santé et précédant François BILLOUX dans le gouvernement provisoire du Général de GAULLE, fut de suspendre de toutes ses fonctions Alexis CARREL. Les deux hommes se connaissaient mais ne s'aimaient guère, bien que CARREL eut invité en son temps P.V.R [2]  à l'Institut Rockefeller de New York pour y donner une conférence sur la vie de PASTEUR, son grand-père…
Malade et ne comprenant pas l'ostracisme dont il était l'objet dans une telle conjoncture historique, celui qui est considéré comme l'inventeur de la chirurgie vasculaire et par conséquent le précurseur des greffes d'organes mourut deux mois plus tard dans l'indifférence générale.
Les Cahiers de Chirurgie ont consacré plusieurs articles à Alexis CARREL, dont certains ont été rédigés par le Pr. Louis F. HOLLENDER [3]  et par le Professeur J.Ch. REYMOND [4]. A notre avis, la polémique suscitée et entretenue par les adversaires d'Alexis CARREL a trois origines : d'abord son caractère intransigeant rappelant celui d'Alceste, en second lieu, ses fonctions bien modestes dans le gouvernement de VICHY assimilées par une partie de l'opinion à la collaboration et ses conséquences tragiques. Mais surtout à un contre-sens commis par ceux qui n'ont pas bien lu ses ouvrages et en particulier "l'homme, cet inconnu" qui connut un très grand succès entre les deux guerres. Ses positions philosophiques furent par la suite considérées comme favorables à l'eugénisme par l'élimination de certains individus, en particulier de certains porteurs de troubles mentaux jugés incurables.
Dans un article paru dans le Figaro du 10 juillet 1992, un lecteur avait mis en garde contre toute citation séparée de son contexte. Il ne s'agissait ni d'eugénisme, ni d'euthanasie, mais de l'application de la peine de mort (qui n'avait pas encore été supprimée lorsque le livre a été publié) aux criminels reconnus coupables sans distinction de race ou d'autres, que Alexis CARREL préconisait comme moins barbare que la guillotine ou la pendaison, appliquée à l'époque dans certains Etats d'Amérique.
Quoi qu'il en soit, il ne viendrait à l'esprit de personne de reprocher à ce savant une opinion sur des événements, si douloureux soient-ils, survenus deux décennies après sa mort, en déformant sa pensée de surcroît. Il faut s'efforcer d'éviter tout amalgame entre la valeur professionnelle et scientifique de ce chirurgien et ses engagements philosophiques ou politiques, réels ou supposés.
 
1.
On dirait aujourd'hui "intégriste" - (Correspondance Ch. VANDERPOOTEN, chirurgien thoracique, Président de la Sté d'Histoire de la Chirurgie). 
2.
C'est par ses initiales que ses élèves désignaient leur patron. 
3.
Cahiers de Chirurgie n° 83 – 3ème trimestre 1992 p.174-176, n° 84, - 4ème trimestre 1992, p.179, n° 85 – 1/1993, p.176 
4.
Cahiers de Chirurgie n°86 – 2/1993 p.146