Depuis quelques années, de longues listes de médecins politiquement engagés invitent ceux qui partagent leurs opinions à se joindre à eux. Ils s'élèvent avec une évidente sincérité contre telle injustice sociale, tel emprisonnement jugé abusif, telle décision économique portant préjudice à certaines populations. Ils dénoncent les exactions, l'atteinte aux libertés individuelles, voire le crime politique. Ils invoquent les grands principes moraux, les traités, les chartes, les organisations ou les ligues internationales, etc...
On peut cependant ranger ces médecins militants en deux camps, antagonistes selon leurs préférences politiques.
Jusque là, il n'y a rien à dire puisque nous vivons, Dieu merci, dans un pays libre dont le régime autorise tous les moyens d'expression et où chacun peut, en toute liberté, faire part de ses convictions et chercher à les faire partager par les indécis ou les indifférents.
Une réserve s'impose toutefois. Il me semble plus convenable de ne pas faire état de sa qualité de médecin pour plaider la cause d'un groupe ou d'un autre. A plus forte raison, si ce médecin est titré, il cherche à donner une force supplémentaire à ses convictions. Ne serait-il pas plus loyal de faire suivre dans ces pétitions, les titres qui sont connus de tous, de l'engagement politique qui ne l'est pas toujours.
Si ce médecin ou cet universitaire est "prix NOBEL" de surcroît, il parvient avec la gloire qui s'attache légitimement à ce titre, à influencer ses concitoyens. Sauf le NOBEL de littérature ou celui de la PAIX, faut-il rappeler que cette récompense prestigieuse est décernée habituellement pour un travail scientifique et non pour l'engagement politique de son auteur ?
Mais, il y a pire lorsqu'à l'approche d'un Congrès scientifique international, on voit se dresser un certain nombre de chercheurs éminents, invitant leurs collègues ou leurs homologues à boycotter cette réunion sous prétexte qu'elle se tient dans un Pays dont le régime politique ne leur convient pas. Cette remarque est valable aussi bien pour les tenants des régimes collectivistes que pour ceux des régimes capitalistes, démocratiques ou non, les uns et les autres étant inévitablement coupables de quelque chose aux yeux de leurs adversaires. On observe d'ailleurs la même attitude à l'occasion de rencontres sportives internationales qui servent si bien la propagande des pays qui les organisent. Mais, dans ce cas, le préjudice est mince : seul, l'amour-propre du gouvernement critiqué est atteint.
En revanche, il me parait que le mélange des connaissances médicales et de la politique est malsain. La médecine ne peut pas se laisser enfermer dans des frontières géopolitiques. Le microbe ou le virus sont internationaux. La souffrance d'un cancéreux est tout aussi pitoyable à l'Est qu'à l'Ouest et l'espoir d'une famille est tout aussi respectable quel que soit le régime au pouvoir. A la limite, il me parait tout aussi contraire à la vocation primaire du médecin de faire passer ses opinions personnelles avant l'intérêt de son malade ou de la collectivité dans laquelle il se trouve, depuis qu'il a prêté le serment d'Hippocrate et juré de le défendre en toutes circonstances.
Que devient au milieu de cet acharnement susceptible de ruiner certains Congrès scientifiques internationaux, la célèbre devise : "Je ne te demande ni ton nom, ni ta religion, ni ton pays, dis-moi seulement quelle est ta souffrance ? "
On peut même se demander si le médecin qui fait passer ses préoccupations politiques avant son devoir de médecin, ne trahit pas sa mission. Certes, l'argument selon lequel l'absence délibérée (à un Congrès) aboutirait à une réprobation salutaire, est souvent invoqué. Il n'est pas prouvé qu'un Congrès limité à la moitié de ses participants permettra la libération anticipée de tel ou tel savant interné. Par contre, il est prouvé que la maladie n'aura pas été combattue avec les énergies conjuguées de tous ceux qui s'étaient promis de la vaincre.Tous les malades et leurs familles, qu'ils soient de l'Est ou de l'Ouest, y auront perdu.
Qui se soucie encore des opinions politiques d'un JUDINE, d'un SAUERBRUCH, d'un CUSHING, d'un LERICHE pour ne citer que les noms de quelques chirurgiens disparus, dont seule l'oeuvre scientifique a survécu.
Trois exemples
En 1978, des médecins français et étrangers ont débattu pendant plusieurs mois avec vigueur sur l'opportunité de participer au Congrès international de cancérologie d'octobre à BUENOS-AIRES ou au contraire de le boycotter pour protester contre le régime du général argentin VIDELA.
La même année, du 21 au 30 août, s'est tenu à MOSCOU le 14ème Congrès international de génétique devant 3.500 partipants venus de 60 pays malgré l'appel au boycott lancé par plusieurs personnalités parmi lesquelles l'académicien Andrei SAKHAROV
Fin mars 2000, le Congrès annuel de la Société Européenne d'anesthésie organisé de longue date à VIENNE avait failli être annulé à la demande de la Société autrichienne d'anesthésie pour protester contre l'entrée au gouvernement autrichien d'un parti d'extrême droite. Le Professeur Pierre CORIAT a estimé que l'annulation du congrès serait "allée à l'encontre du but recherché car la construction d'une Europe unie est la seule prévention efficace de l'accession au pouvoir d'un parti extrémiste"[1]
Quelles que soient les bonnes raisons des uns ou des autres parfaitement analysées dans un éditorial fameux de Marie-Claude TESSON-MILLET [2], Messieurs les Prix NOBEL, Messieurs les Professeurs, Messieurs et Mesdames les scientifiques et les médecins, si vous voulez faire de la politique, vous pouvez militer comme simples citoyens dans toutes les organisations de votre choix et même vous enrôler sous la bannière de votre credo. Mais en temps que médecin, vous méconnaissez vos devoirs envers l'humanité en mélangeant indistinctement la médecine et vos opinions qui n'intéressent sûrement pas vos patients même s'ils les partagent,… lorsqu'ils sont bien portants.
Pour éviter l'utilisation politique de votre présence par les autorités dont vous combattez les orientations, faites en sorte que les Congrès Scientifiques se déroulent dans des villes réputées neutres, GENEVE, MONACO, ANDORRE, LUXEMBOURG, LA HAYE, REYKJAVICK, etc.
La médecine, les malades et les médecins ont tout à y gagner.
 
1.
Quotidien du Médecin n° 6661 - 8 mars 2000 
2.
Quotidien du Médecin n°1743 du 21 août 1978