"Tous médecins" [1]
Un aspect inattendu de l'augmentation du nombre de médecins et de futurs médecins est devenu perceptible par les chirurgiens d'exercice libéral ou salarié : chaque consultation, chaque intervention, toute suite opératoire tant soit peu difficile, est désormais l'occasion pour tout membre "médical" ou "para-médical" de la famille de l'opéré de se manifester, de s'informer auprès du chirurgien responsable du diagnostic, des complications éventuelles, de la tactique opératoire, etc…
En effet, du fait de l'explosion de la démographie médicale, il n'y plus une seule famille française qui ne compte son ou ses étudiants en médecine, selon un degré de parenté plus ou moins proche.
Chaque famille a donc, en quelque sorte, sous la main son propre consultant auprès de qui elle prend conseil, en toutes circonstances, d'autant plus facilement qu'elle lui accorde d'emblée le préjugé favorable de la confiance.
Autrefois, lorsqu'une famille apparentée à un médecin venait consulter un chirurgien, elle faisait état immédiatement de son existence et un contact direct pouvait s'établir entre confrères, au bénéfice du patient, opéré ou non.
Aujourd'hui, la situation est devenue moins claire. Si, quelque fois, le futur opéré annonce au chirurgien l'existence d'un fils – interne, chef de clinique ou médecin – le plus souvent la famille ne révèle qu'après coup cette parenté. Il s'agit le plus souvent d'un étudiant hospitalier en stage dans un CHU, parisien ou provincial auquel on a recours – parfois à l'insu du chirurgien – pour demander un avis sur la technique opératoire utilisée ou sur la justification d'un traitement post-opératoire.
Ici, plusieurs cas peuvent se présenter : le plus souvent l'étudiant adopte une attitude prudente et se garde bien de donner une explication ou de formuler un jugement. Mais parfois, il est flatté d'être pris au sérieux à l'aube de sa carrière médicale…
Si le malade est opéré dans un service hospitalier dirigé par un praticien connu et renommé, l'étudiant hospitalier et à plus forte raison le chef de clinique rassure habituellement sa famille. Tout se déroule selon les règles déontologiques… sauf dans le cas où l'émulation (j'emploie volontairement ce terme pour éviter celui de rivalité) entre certains services, voire entre CHU, introduit dans l'opinion formulée quelque nuance restrictive …
Lorsque l'intervention se déroule dans un centre hospitalier non CHU, par un chirurgien inconnu de l'étudiant, il n'est pas rare que l'avis qu'il donnera, même après s'être informé auprès de sa propre hiérarchie dans son CHU, soit teintée de réserves.
Lorsque le malade a fait "le mauvais choix" de s'en remettre à un chirurgien (sans réputation nationale) du secteur libéral, toujours présumé coupable de profit, l'opérateur en cas de complications s'expose aux critiques formulées dans son dos par ce consultant occulte qui puise parfois sa compétence occasionnelle auprès de l'interne du service dont l'avis - à distance – peut être déterminant.
Puisque la France est devenue, par sa démographie, presque une grande famille médicale, il convient dans l'intérêt même de l'opéré de prendre la précaution, dès la consultation, de s'informer de l'existence d'un jeune médecin ou d'un étudiant dans l'entourage du futur opéré, de connaître son niveau de formation et de proposer de le faire participer éventuellement à l'acte opératoire où sa présence en salle pourra rassurer le patient, tout en éclairant l'étudiant.
L'expérience montre qu'habituellement c'est le malade lui-même qui décline cette offre, affirmant qu'il ne tient pas du tout "à ce que son petit neveu qui débute"  soit présent.
Cette proposition a au moins le mérite d'avoir été formulée et désamorce par avance toute critique éventuelle en associant, symboliquement, le futur médecin aux responsabilités de l'acte opératoire tout en le préparant à son futur rôle.
 
1.
Telle aurait été, selon la légende, la réponse du bouffon d’Henri IV, qui lui avait demandé s’il pouvait dire quelle était la profession la plus répandue. Devant la surprise du roi, le bouffon l’invita à demander à chacun des courtisans présents comment il soignerait telle ou telle affection et quel conseil il donnerait. Et chacun de donner un avis médical. "Vous voyez bien, Sire, que j’ai raison !"