Sous le titre "Démographie et pirouettes confédérales", France-médecine [1]  avait publié 20 ans plus tôt un article dénonçant l’utilisation démagogique d'un phénomène difficilement maîtrisable.
La Confédération des syndicats médicaux avait en effet annoncé à plusieurs reprises, pour la période 1975-1980, les dangers d'une démographie médicale qu'elle jugeait insuffisante. Alors que la FMF, la Fédération CGC des médecins salariés avec d'autres organismes signalaient avec clairvoyance la montée périlleuse du nombre des étudiants en médecine, s'exposant ainsi au reproche malthusien d'un protectionnisme antisocial, la CSMF, fidèle à ses habitudes, cédant à une démagogie facile mais payante, affirmait au contraire qu'on allait bientôt manquer de médecins et qu'il fallait s'élever avec énergie contre toute mesure limitant l'entrée dans les Facultés.
Les preuves de ce comportement déroutant sont extraites des textes publiés de 1964 à 1976 par le Médecin de France, organe officiel de la CSMF, présidée alors par le Dr. Jacques MONIER :
Démographie médicale : pas assez de médecins en 1970
" L'INSEE estime à 55.000 env. le nombre de médecins qui exerceront en 1970, soit seulement 20% de plus qu'en 1960. L'INSEE et le CREDOC prévoient pour la même période une évolution de la consommation médicale passant de l'indice 100 en 1960 à l'indice 230 en 1970 soit une augmentation de 130% "

Le Médecin de France n°233, novembre 1964.


" Il est de plus en plus urgent de proclamer sans cesse devant l'opinion publique que le nombre des médecins nécessaires est
notoirement insuffisant, que déjà les médecins ne peuvent répondre aux appels que grâce à un effort considérable et bientôt insoutenable qui détériore de jour en jour la qualité de la médecine "

Le Médecin de France n° 234, novembre 1965


" Il n'y a certainement pas assez de médecins. Il faut que nous tirions la sonnette d'alarme et que nous fassions comprendre aux responsables de la nation et à l'opinion publique que dans quelques années, et cela vient de plus en plus rapidement,
les malades ne pourront plus être soignés correctement, faute de médecins et aussi par le fait que les médecins sont peut être mal utilisés et distraits de leur occupation principale par la pression sociale à laquelle faisait allusion M. GREGOIRE [2]. Cela n'explique pas entièrement l'importance du surmenage des médecins qui actuellement sont obligés de faire face à une consommation croissante, tout en étant en nombre insuffisant... Le quatrième point est le suivant : nous devons sans cesse proclamer devant l'opinion publique que le nombre des médecins nécessaires est notoirement insuffisant, que déjà les appels ne peuvent plus être honorés que grâce à un effort considérable et bientôt insoutenable du corps médical qui voit se détériorer de jour en jour ses actes essentiels.

……

M. LAUR [3]  a tout particulièrement souligné ce déficit dans les régions rurales, mais il est sensible dans tous les secteurs de la médecine et nécessite d'urgence une politique nouvelle de recrutement que ce soit au niveau de l'orientation professionnelle, de la Faculté ou de l'aide à l'installation. "

Le Médecin de France n° 235/236, décembre 1965.


"Si les situations médicales étaient aussi confortables que l'affirment certains commentateurs, comment pourrait-on
expliquer l'insuffisance des effectifs médicaux et le nombre trop restreint d'étudiants en médecine ? Cette "désaffection risque de faire connaître à la profession médicale, dans les 10 ans à venir, une crise aussi grave que celle que connaît l'enseignement".

Le Médecin de France n° 237, janvier 1966.


" Ce qui semble très significatif du point de vue de l'information, c'est le cheminement dans l'opinion des thèmes développés sur le déficit des effectifs médicaux. Inspiré par l'étude des statistiques les plus sérieuses en matière de démographie médicale, provoqué pour la première fois et inlassablement répété depuis plusieurs années par la Confédération et elle seule, le cri d'alarme au manque de médecins n'a atteint que très progressivement les diverses couches du public..Il n'est pas maintenant jusqu'aux milieux professionnels les plus réfractaires, ceux qui brandissaient il y a encore peu de temps les menaces de la pléthore, qui ne soient à présent joints à la croisade pour l'appel aux vocations médicales "

Le Médecin de France, n° 242, Juin-juillet 1966


" De toute façon, d'ici l'an 2000,
nous ne serons guère plus de 60.000 à 80.000 médecins. Nous n'avons pas intérêt à émietter notre action "

Le Médecin de France n° 243, Août/sept. 1966


" De son coté, la Confédération des Syndicats Médicaux est intervenue dès le 26 Septembre, auprès de M. PEYREFITTE, ministre de l'Education Nationale pour lui faire connaître l'émotion soulevée au sein de la profession médicale par l'annonce de l'arrêt des inscriptions en Faculté des sciences de PARIS et d'ORSAY. Alors que la pénurie des médecins est partout dénoncée, ont notamment souligné les dirigeants confédéraux, toute restriction dans les conditions d'accès aux études médicales serait lourde de conséquences pour l'avenir de la santé"

Le Médecin de France n° 256, Octobre 1967


Ces quelques citations et leur contexte montrent le ligne tracée par la CSMF pour accroître le nombre des étudiants en médecine. Malheureusement, les journaux de grande information, le Monde en tête, avaient déjà chanté cette antienne depuis la première Convention du 12 mai 1960. Il suffit de consulter les collections de cette époque. Leur but était d'inciter le plus grand nombre de jeunes gens à embrasser la carrière médicale pour favoriser l'essor d'une médecine conventionnelle à laquelle d'ailleurs la Confédération avait apporté tout son concours. Cette grande presse avait par la suite, puisé toute son argumentation dans les documents publiés par la CSMF auxquels elle avait ainsi donné une large audience auprès d'un public non initié.

Comme les citations reproduites ci-dessus s'appuyaient parfois sur certains travaux prospectifs de l'INSEE ou du CREDOC, à moins que ce ne soit l'inverse, l'affirmation selon laquelle on allait manquer de médecins en 1970 a été largement répercutée dans toutes les couches de la population.

LE MONDE encore, dont le sérieux et l'objectivité font autorité, avait régulièrement adopté la thèse du manque de médecins annoncée par la CSMF sans jamais faire le moindre écho à d'autres organisations comme la FMF ou la Fédération CGC des médecins salariés, qui dénonçaient avec clairvoyance la montée insidieuse du nombre des étudiants en médecine, s'exposant ainsi aux reproches malthusiens d'un protectionnisme catégoriel et anti-social.

Dans 10 ansMais, ces Organisations n'étaient-elles pas "minoritaires par rapport à la CSMF" ? [4]

La suite, on la connaît. La CSMF a-t-elle bien mesuré sa responsabilité vis-à-vis des étudiants et de leurs familles qui ont subi, mois après mois, et pendant plusieurs années, l'influence d'une telle propagande ?

 

Pour se faire une idée des erreurs grossières d'interprétation, il suffit de parcourir les déclarations publiées dans le passé et de comparer les certitudes proclamées avec la réalité : dans le Médecin de France (n° 109) du 5 Octobre 1978, la CSMF alerte l'opinion médicale sous le très gros titre reproduit ici "Dans 10 ans, 200.000 médecins !"

La CSMF venait, on vient de le lire, d'enfourcher le cheval de la démographie médicale galopante. Fort bien. Par des communiqués aussi vigoureux que répétés, cette organisation proclame urbi et orbi qu'elle est la première, comme toujours, à avoir dénoncé ce fléau. Malheureusement, cette attitude est destinée à masquer dans un brouillard artificiel et stratégique la vérité sur son comportement réel au cours des années écoulées.

Il est piquant de voir que la même CSMF, continuant à inspirer les mêmes journaux quotidiens, tente de démontrer devant l'évidence qu'elle fut la première à dénoncer la pléthore médicale naissante…!

Madame Simone VEIL avait déclaré au FIGARO daté du 8 Septembre 1978

" Je suis étonnée que depuis 4 ans 1/2, mes interlocuteurs m'aient parlé de beaucoup d'autres choses que du problème qui me parait essentiel : celui de la démographie médicale, lié à celui des dépenses de santé"


Répondant à Mme Simone VEIL dans le FIGARO du 21 septembre 1978 et dans le Médecin de France n° 107 du même jour, le Président Jacques MONIER s'est montré "très surpris de la déclaration de notre Ministre de la Santé. De quoi rester médusé ! Comment imaginer une telle incommunicabilité avec une personnalité dont nous avons souvent apprécié - même lorsque nous n'étions pas d'accord - l'attention et la compréhension ? Car enfin, c'est nous, Confédération, qui avons les premiers signalé qu'en cinq ans le nombre des médecins en exercice doublerait pratiquement. C'est nous qui avons signalé, avant 1968, que la pénurie provoquerait un dangereux choc en retour. C'est nous qui avons soutenu et soutenons fermement le rapport FOUGERE proposant la formation de 6.000 médecins par an, chiffre qui correspond aux possibilités des structures hospitalières, chiffre que nous proposions déjà avant la poussée inflationniste...!" (sic)

Chacun sait que les Français ont la mémoire courte. A force de paraître toujours la première partout, la Confédération aurait peut-être du feuilleter la collection de sa propre revue avant de répliquer, avec autant d'aplomb, à Mme Simone VEIL.

Il est permis à tout le monde de se tromper et la Confédération avait parfaitement le droit, si tel était son avis, de se battre pour un accroissement sensible du nombre des médecins. Ayant atteint et même dépassé son but, elle est bien mal venue de dénoncer aujourd'hui - et avec quel accent de dignité froissée - ce qu'elle avait réclamé avec obstination dans le passé. Cette volte face a inspiré la réflexion suivante à un des meilleurs observateurs du microcosme médical :

" On ne peut s'empêcher de penser à l'histoire du pompier pyromane"

Robert TOUBON, Quotidien du Médecin n° 2940, 14 mai 1983

 

Mais qu'elle ne vienne pas nous dire qu'elle avait avec perspicacité flairé la catastrophe. Les Confédérés seraient même excusables si l'équipe dirigeante avait changé dans l'intervalle pour s'adapter aux circonstances. Mais l'équipe confédérale n'a subi aucun changement notable et que ses seules adaptations aux circonstances consistent une fois de plus, à rattraper au vol les orientations réalistes des autres.

Les déclarations rappelées ci-dessus sont simplement destinées à inviter leurs auteurs à une certaine modestie car ils ont pris devant l'Histoire du syndicalisme médical une lourde responsabilité vis à vis des deux générations qui ont subi indirectement les effets d'une politique irréfléchie conduite par certains apprentis sorciers.

Je n'aurai pas la cruauté d'insister sur de telles erreurs d'appréciation de la part d'une organisation syndicale responsable dont l'influence était considérable à l'époque, tant dans la profession, les milieux politiques que dans les média, qui sans contrôle diffusaient largement cette opinion qui s'accordait si bien avec les idées à la mode de 1965 à 1970.

Faut-il rappeler enfin que la Fédération CGC des médecins, sous la plume d'un chirurgien, Jean CORDEBAR, s'était élevée la première, dès 1964, contre les risques d'une pléthore médicale induite par une politique où la démagogie avait déjà submergé les arguments tirés du simple bon sens ? 

1.
France-Médecine, nouvelle série n°82, 11 Oct.1978 (organe officiel de la FMF) 
2.
A l’époque Conseiller d'Etat, Président du Conseil Supérieur des Hôpitaux. 
3.
A l’époque Président de la Mutualité Sociale Agricole. 
4.
M J.P. DUMONT a pendant plusieurs années commencé la plupart de ses articles de la façon suivante : "La CSMF, organisation la plus représentative du corps médical, présidée par le Dr. J. MONIER, etc..."