On assiste périodiquement à un affrontement idéologique entre l'Ancien et le Nouveau monde et plus précisément entre la civilisation judéo-chrétienne qui condamne le profit et le monde anglo-saxon qui, à l'inverse, le vénère sans état d'âme.
Pour les uns, le profit est un crime parce qu'il n'a pu être acquis qu'au détriment des pauvres et des opprimés, c'est-à-dire les travailleurs « exploités » par les patrons issus du capitalisme, terme qui inspire l'abjection des masses populaires. Sont à la rigueur tolérées par la société collectivisée, les entreprises qui ne réalisent pas ou peu de profit et qui par conséquent stagnent et ne distribuent pas de dividendes. Mais si elles s'effondrent, créant ainsi le chômage et le malheur des salariés de l'entreprise, c'est parce qu'elle était mal gérée par des patrons incapables. Dans tous les cas, il convient de se débarrasser d'eux et de se placer sous la tutelle de l'Etat-patron qui assure par définition le bien-être, la sécurité et la prospérité de ses administrés. On a pu constater au cours du siècle précédent les résultats pitoyables de ce sophisme généralisé par l'enseignement, les medias et certains courants politiques, qui condamne la collectivité tout entière à réparer périodiquement ses effets négatifs voire désastreux[1].
Pour les autres, dans une ambiance de compétition parfois féroce, le profit est un objectif à atteindre par tous les moyens, le travail, l'intelligence, la volonté, l'épargne. Il n'interdit pas l'aide aux malheureux, mais le geste charitable est moralement et de préférence fiscalement encouragé… Mieux encore, le profit est devenu un signe de réussite dont chacun tire un orgueil légitime, notamment lorsque, après un ou plusieurs échecs, les obstacles ont été surmontés. Mais, malheur au vaincu en cas de naufrage dont il est seul responsable et la collectivité ne subira pas les conséquences de ses erreurs qu'il devra réparer seul.
Responsabilité diluée et collective subie par tous les citoyens dans le premier cas, responsabilité directe et personnelle dans le second, telles sont les différences fondamentales entre les deux conceptions qui s'opposent point par point.
Comment depuis Tocqueville peut-on expliquer une différence aussi profonde entre deux catégories de populations qui ont par ailleurs des régimes démocratiques comparables dans leurs principes fondamentaux ?
Faut-il chercher un indice dans l'évolution historique de la vieille Europe face à la jeune et dynamique Amérique du Nord ?
Doit-on opposer catholicisme et protestantisme, d'ailleurs inégalement répartis d'un bord de l'Atlantique à l'autre ?
Qu'elle est l'influence véritable de la Révolution française, de la franc-maçonnerie et des "philosophes des Lumières", des sociologues du XIXème siècle qui ont contribué, avec le début de l'ère industrielle, à l'apparition du marxisme et à son développement ?
Quoi qu'il en soit, la mondialisation de l'économie et les bouleversements liés aux progrès techniques, impliquent une approche nouvelle de la géo-politique. Il faudra nécessairement s'adapter à cette transformation irréversible de notre société[2].
Des principes aux réalités
Peut-on concilier dans l'évolution contemporaine de notre société, ces deux aspects théoriquement incompatibles ?
L'Histoire a montré que les dogmes les mieux établis finissent par s'effacer sous l'effet de l'évolution des idées elles-mêmes influencées par les découvertes scientifiques ou les incessants progrès techniques. Aujourd'hui, le développement des sciences économiques a révélé leur importance croissante parmi toutes les sciences humaines et par voie de conséquence, sur le niveau de vie des individus ou le niveau social des populations.
Concrètement, pour la gestion des affaires publiques, on ne peut et on ne doit plus concevoir de décisions à quelque niveau qu'elles se situent, sans prévoir leurs conséquences directes ou indirectes sur l'économie correspondante. Toute initiative, toute proposition, tout changement doivent être assortis de leurs composantes économiques avant d'être adoptés et mis en œuvre. Tout au long de sa réalisation, la surveillance d'une décision doit être également contrôlée sous tous ses aspects, notamment sous l'angle économique.
En conclusion
Comment une idéologie fondée naïvement sur le principe général de l'égalité pourrait-elle vaincre les égoïsmes individuels ? La solidarité collective suppose un sens à la fois moral et civique enseigné depuis les classes maternelles, poursuivie normalement en famille et perpétuée pendant toute la vie sociale. Aucun collectivité humaine n'a réussi jusqu'ici à l'imposer durablement...
 
1.
L'affaire Executive Life ajoutée au désastre du Crédit Lyonnais est un bon exemple 
2.
Eric Le Boucher a lancé le terme d’intelligence économique (Le Monde 14-15 déc. 2003)