La magie du Verbe permet les plus belles acrobaties intellectuelles lorsqu'elles sont au service d'une idéologie.
Ainsi l'emploi de plus en plus répandu du terme « solvabilisé » appliqué aux assurés sociaux qui peuvent ainsi désormais, grâce à un régime tutélaire et bienfaisant, avoir un libre accès à toute la gamme des soins tout en participant à la prospérité du corps médical...
Cette interprétation altruiste tend à souligner l'esprit de générosité qui inspire toute l'institution grâce à la solidarité[1] des collectivités qui la composent.
Une telle présentation frise l'escroquerie morale d'une publicité mensongère.
  • En oubliant en effet de rappeler que cette providentielle capacité financière permettant à une personne "incapable de payer ses dettes par insuffisance d'actifs[2] résulte, en partie du moins, du versement obligatoire de cotisations prélevées sur le pouvoir d'achat d'une population captive.
  • En détournant le sens initial du mot solvabiliser", on laisse entendre ainsi que tout assuré peut non seulement, par ce geste d'apparence philanthropique, désintéresser désormais ses éventuels créanciers, mais encore qu'il peut disposer d'un crédit illimité. Or, cet apport financier se borne aux seules prestations dont la liste et l'opportunité sont constamment révisées en baisse en fonction des capacités financières des Caisses.
  • En poursuivant cette dérive sémantique, on pourrait supposer que l'Assurance-maladie se considère comme le créancier réel du patient qui deviendrait ainsi le véritable bénéficiaire du système et finalement de son médecin.
En fait, ramenée à son rôle initial d'assureur, la Sécurité Sociale doit, comme n'importe quel assureur, rembourser à chaque assuré les montants qu'il a exposés pour sa santé moyennant une cotisation dont le montant contractuel est calculé sur un risque mutualisé et des statistiques fiables de morbidité.
A la faveur de cette dérive sémantique, on passe sans y prendre garde d'une conception individuelle de responsabilité dans l'organisation de la société, à une forme d'assistanat généralisé dans une société collectivisée et protectrice...
Il ne faut plus laisser dire, comme Gérard RAMEIX qui a dirigé la CNAMTS, que "les médecins sont incontestablement les grands bénéficiaires d'un système d'assurance-maladie qui a solvabilisé leur clientèle" [3].
On oublie souvent de rappeler que les montants des remboursements subissent une réfaction automatique, le fameux ticket modérateur pour éviter tout excès de consommation, auquel s'ajoute une réglementation à géométrie variable, en fonction des résultats financiers du système. Les lettres-clés « flottantes » sont désormais « plongeantes ». Faut-il rappeler que le remboursement des soins dentaires et de l'appareillage oculaire est quasiment virtuel ? Quant au remboursement de la pharmacie, il diminue régulièrement lorsqu'il n'est pas totalement supprimé pour certains médicaments jugés inutiles.
Comment qualifier ces pratiques dès lors que les cotisations sont restées constantes mais toujours exigibles en totalité pour des remboursements en régression constante ?
La « solvabilité de la clientèle » se réduit bien au fil du temps à une formule mensongère de publicité... S'agissant de « l'équilibre des comptes », que dire alors de l'expression « variable d'ajustement » qui remplace avantageusement celle de « compensation », voire de « transfert » pur et simple ? Le lecteur trouvera au chapitre « Avortement » un autre exemple de camouflage sémantique devenu usuel...
 
1.
Ce terme tend à « laïciser » celui de « charité » 
2.
Selon la définition de l'insolvabilité (Larousse) 
3.
Club Perspective et Réalité in Panorama du Médecin (24 Nov. 1994 - n° 4113)