De tous les médecins-conseils nationaux que nous avons connus à la tête de l'Echelon National du Service Médical de la CNAM-TS, nous avons gardé le meilleur souvenir et la plus profonde estime du Dr. Jean MARTY [1] avec qui nous avons entrenu des relations toujours cordiales et fructueuses pendant de longues années.
Nous avons eu la chance d'obtenir le 30 avril 1990, juste après son départ en retraite une interview exclusive pour les Cahiers de Chirurgie que nous avons publiée intégralement dans le n° 75-3/1990, p.75-82.
En la relisant, nous en avons retenu quelques passages où le Dr. MARTY nous livrait le fond de sa pensée, déchargé de son "devoir de réserve" et affranchi de la "xylo-glossie" habituelle dans ce genre d'entretien enregistré sur magnétophone.
Sur le système conventionnel
"L'évolution de la maîtrise des dépense est une idée fixe, obsédante même."... "50 milliards par an ne rentrent pas dans les Caisses à cause des 2 millions de chômeurs et du traitement social du chômage, compte tenu des charges indues sur le dos du régime général "... " L'idée sous-jacente...entrée dans l'inconscient collectif...les professions de santé en général et les médecins en particulier, gagnent beaucoup d'argent "
" Il y a des compromis qui ressemblent à des compromissions ! "... "Les restrictions sur le secteur II traduisent une querelle théologique. Le DP était incontestablement le meilleur système..... L'orientation de la Convention actuelle est beaucoup plus économique que dirigée vers la santé. En acceptant les cent sous pour les généralistes, les syndicats "ont accepté les objectifs comptables de cette Convention"[2]
Sur la FMC
"sur le plan philosophique, je préférerais qu'elle soit financée uniquement par les médecins"
Sur la Nomenclature
"C'est le plus grand scandale depuis 1945"
"Ce ne sont plus les hommes politiques qui dirigent la France, c'est l'Administration"... "On a décidé de supprimer au Contrôle Médical, le droit d'établir des cotations par assimilation"... "Sur 6000 demandes nouvelles, 598 nouvelles furent renvoyées à la Commission de la Nomenclature qui, de technique, s'est alourdie de données économiques".
Il serait utile de relire tout le passage de l'interview sur les raisons qui ont poussé le Doyen MALENGEAU à donner sa démission.
"Ce qui compte, c'est l'état d'esprit qui est à la base de tout ce système.... Tant qu'on partira de l'accessoire, c'est à dire de la dépense et non pas du principal, c'est à dire l'état de santé du malade et ce qui est nécessaire pour le diagnostic et le soigner, les discussions seront toujours byzantines à perte de vue, trop cher, trop ceci, trop cela !"
Sur la crise de la chirurgie
"Les revenus des chirurgiens, disons le, sont devenus bas, c'est à dire qu'on assiste peu à peu à une espèce de prolétarisation de la médecine, ce qui est mauvais pour les malades et ce qui est aussi mauvais pour les médecins".
"Les honoraires (des chirurgiens et des anesthésistes) sont notoirement insuffisants par rapport à ceux de certains directeurs de Caisses de retraite ou de mutuelles ".
Sur le contrôle médical
" J'ai l'impression qu'actuellement on a une certaine tendance au Contrôle Médical, à faire le contraire de ce que faisaient les deux prédécesseurs, c'est à dire M. SOURNIA et moi-même pendant 21 ans, au besoin même en s'attaquant à ceux qui ont fait cette politique."
Sur Dominique COUDREAU
" J'ai travaillé pendant presque 10 ans avec Dominique COUDREAU... J'avoue que je lui préférais nettement son prédécesseur, Christian PRIEUR, qui était un grand Monsieur dans tous les sens du terme. C'était un Enarque lui aussi, mais tous les Enarques ne sont pas mauvais par conséquent. Mr. PRIEUR était quelqu'un de solide, de sérieux, et qui ne se laissait pas aller à des lubies qui pouvaient être, je ne dis pas dangereuses, mais enfin déplaisantes pour la Santé Publique ou l'organisation de la Santé en France. "
" Dominique COUDREAU est un garçon que par ailleurs, j'aime beaucoup mais, il faut bien le dire, nous nous entendions très bien... quand il ne s'agissait pas de travail. Quand il s'agissait de travail, il avait un petit défaut, il voulait que le Directeur dirige le Contrôle Médical, ce qui est conforme aux textes, mais même dans le domaine technique... Il est évident que je ne l'ai jamais accepté... Il m'a dit "je n'ai jamais pu vous commander". Dominique COUDREAU est un garçon extrêmement intelligent et qui a l'esprit très vif... Il fait partie de cette génération d'énarques qui pensent, et il me l'a dit devant témoin, qu'un gouvernement ne pouvait supporter le groupe de pression intolérable que constituent les professionnels de santé... Dominique COUDREAU est parti du principe, comme la plupart des énarques des cabinets ou des services ministériels, que les chirurgiens étant des gens largement pourvus, ce qui était vrai probablement avant 1914 ou même entre 1918 et 1940... Mais du fait du développement de la chirurgie et de l'anesthésie, ils effectuaient un plus grand nombre d'actes.... que ce n'était pas la peine d'augmenter les coefficients ou d'en créer de nouveaux, sauf lorsque cela paraissait absolument indispensable. "
" Là encore, on se retrouve avec l'idée générale suivante : les médecins sont des privilégiés, extrêmement nantis; donc, s'ils gagnent un peu moins, ce n'est pas une catastrophe, et comme beaucoup de gens de l'Administration, ils ont navigué à vue et non à moyen ou à long terme. "
Sur le Président Maurice DERLIN
" Le Président DERLIN a fait du très bon travail de 1967 à 1979, c'est à dire lorsque la période était faste. Lorsque la période est devenue moins faste en raison de la crise économique, la fibre syndicale du Président DERLIN a revu le jour tout naturellement et défendant les assurés sociaux, malades en l'occurrence "... "il a cru qu'il était bon de contenir un peu les revenus des médecins "... " Entre la défense des assurés sociaux dont certains ont des salaires dont on peut dire qu'ils ne sont pas très élevés, et les médecins qui étaient encore et qui sont toujours hélas considérés comme des nantis, il a pris quand même plus (ce qui est un peu normal) le parti des assurés contre celui des médecins, ce qui est à mon avis tranquillement une erreur parce que l'intérêt des assurés sociaux est qu'il y ait de bons médecins et pour qu'il y ait de bons médecins, il faut qu'ils gagnent honorablement leur vie."
Sur la représentativité syndicale
" Je ne suis pas pour la démocratie directe au sens autogestion du terme, cela me paraîtrait un foutoir assez gratiné"
" Ce que vous me dites est aussi vrai pour la représentation nationale et particulièrement sur la Constitution de la Vème République qui donne beaucoup trop de pouvoirs à une classe qui est en train de donner raison à Charles MAURRAS, 60 ans après, non pas parce que je suis royaliste, alors pas du tout, mais parce qu'il parlait de la "coupure entre le pays réel et le pays légal"... "Cette classe politico-syndicale représentative, quelle que soit la profession, me parait de plus en plus coupée de la réalité du terrain".... "Il y a une coupure très nette entre le pouvoir syndical ou politique et la base. Et oui, elle y est parce que c'est un jeu qui se joue entre initiés, les "représentants "dûment élus, il faut bien le dire par les gens qui sont syndiqués ou corporatistes, mais la base en est exclue.... Il y a des apparatchicks des administrations centrales ou du syndicalisme et la majorité des gens de ce pays ne se reconnaît pas forcément dans ses propres représentants qu'ils ont pourtant élus. Il y a cette coupure qu'il convient de faire cesser. Sinon, je ne sais pas où on va, alors pas du tout. "
Sur la Convention d'hospitalisation
" Il me parait logique que les médecins soient associés aux discussions."
Sur le PMSI
" On est en train de se demander, 10 ans après que les Américains commencent à faire la grimace après les PMSI, nous, nous essayons de les introduire chez nous "
Sur les solutions pour un système conventionnel "à bout de souffle"
" Le système français n'a pas besoin d'être bouleversé par une révolution. Il faut rechercher des solutions simples:...
" Appliquer ce qui avait été décidé en 1967 : la séparation financière des régimes.
" Supprimer les charges indues
" Evaluer par l'épidémiologie les maladies qui prévalent en France, leur coût théorique etc... et compte tenu des ressources, ce qui doit être mis à la charge de qui doit les payer.
" Le déficit est d'ailleurs à mon avis, parfaitement artificiel, s'il existe réellement !
" Si les sommes mises à disposition, et assises sur les produits du travail ne suffisent pas, il faudrait demander aux habitants de ce pays qui risquent tôt ou tard d'être malades, de leur demander s'ils veulent voir diminuer la couverture sociale ou augmenter les cotisations plutôt que de prendre des décisions à la sauvette à la va vite sur une idée plus ou moins farfelue telle que les médicaments de confort, commencées par Simone VEIL, continuées par BEREGOVOY, et terminées par Georgina DUFOIX, ou quelques stupidités notoires comme le Plan SEGUIN.. Il faut arrêter cette espèce de débandade réglementaire... Il faut mettre enfin le système tel qu'il existe dans la vérité des chiffres, et après, aux gens de ce pays de décider si ça suffit, s'ils veulent aller au delà ou s'ils veulent voir diminuer leur couverture sociale. C'est une option trop grave pour qu'elle soit prise entre deux portes dans un Ministère !."
" Il n' y a pas et il n'y a jamais eu de véritable politique de santé chez nous
Sur l'avenir du Contrôle Médical de l'Assurance Maladie
" J'ai rappelé à M. BERAUD [3]  une parole que Christian PRIEUR m'avait dite à l'époque : MARTY, faites attention que le contrôle médical garde son autonomie interne à l'Assurance-Maladie et ses responsabilités car c'est le seul moyen pour l'Assurance Maladie d'arriver à garder son indépendance par rapport aux Pouvoirs Publics pour faire en sorte que les assurés soient le mieux soignés possible et surtout, réussissez l'informatisation du Contrôle Médical."
 
1.
Le Dr Jean MARTY fut successivement pendant 10 ans, chef de service, puis Médecin Conseil National adjoint et 10 ans encore Médecin Conseil National totalisant ainsi 20 années de carrière à la Caisse Nationale 
2.
Il s'agit de la Convention de 1990 qui sera annulée par le Conseil d'Etat. 
3.
Le Pr. Claude BERAUD fut le successeur de J.MARTY à la tête de l'ENSM de la CNAM -TS