Dès sa création en 1970, le Collège National des Chirurgiens français s'est efforcé d'alerter les pouvoirs publics sur l'avenir déjà menacé de la chirurgie. Il a multiplié les démarches, et cherché à sensibiliser l'opinion publique à travers de nombreux articles, communiqués, conférences de presse, actions médiatiques, etc.. De temps en temps, un maigre entrefilet paraissait dans la presse, souvent à l'occasion d'un fait divers ou d'un scandale, à la rigueur en cas de menace de grève.

La plupart des journalistes, toujours incrédules ou narquois, n'étaient pas réellement convaincus par les arguments développés par le Collège qui ne pouvait, comme CASSANDRE, que se borner à prévoir le désastre qui se préparait silencieusement. La population était généralement persuadée que la chirurgie était une profession respectée, bénéficiant d'un statut social et économique élevé, confirmé par une presse citant avec gourmandise quelques exemples d'une réussite professionnelle parfois tapageuse.

Il faut reconnaître qu'en vertu du sophisme du dénombrement incomplet, le comportement ostentatoire de quelques chirurgiens accréditait fortement l'idée d'une opulence généralisée acquise par des honoraires de dépassement jugés excessifs. Sans aller jusqu'à un train de vie fastueux, une voiture de luxe, une présence remarquée lors de mondanités assimilant quelques vedettes de la chirurgie à celles du show-biz, l'opinion publique persiste, 34 ans après la création du Collège, à considérer toujours les chirurgiens comme des nantis, étiquette qui leur colle à la peau dans tous les milieux, y compris hélas dans les milieux officiels: "Allons, vous ne me ferez pas pleurer sur le sort des chirurgiens ! ", réflexion maintes fois déclinée par tous les décideurs, du haut en bas de l'échelle de leurs responsabilités, avec un petit sourire, ironique de surcroît.

Et pourtant, le Collège National des Chirurgiens Français avait patiemment accumulé, trimestre après trimestre dans les "CAHIERS de CHIRURGIE" tous les signes avant-coureurs du désastre d'abord prévisible puis progressivement apparu et bientôt vérifié dans toute son étendue.

Le Collège avait constitué tous les dossiers démontrant et expliquant cette lente, douloureuse et inexorable évolution.

Le déclin avait commencé avec la suppression de l'externat, la réforme de l'internat de villes de Faculté et l'inflation du nombre des postes tandis qu'on supprimait parallèlement les concours d'internats de Régions sanitaires.

Le télescopage de plusieurs générations de chefs de clinique résultant de l'application trop rapide de la Réforme DEBRE, la généralisation accélérée du plein-temps, la suppression progressive du temps-partiel et surtout l'erreur conceptuelle majeure confondant les notions "de service plein-temps" et de "médecin plein-temps" ont conduit à recruter dans les hôpitaux généraux un certain nombre de spécialistes venus du tiers monde n'ayant pas reçu la même formation européenne.

 

L'accroissement de l'activité, l'augmentation globale de la population, l'allongement de l'espérance de vie, le transfert de la médecine de ville sur l'urgence hospitalière, la stagnation de la démographie des chirurgiens libéraux [1] répartis, après la disparition de la "chirurgie dite générale" en 13 spécialités [2], a révélé une disparité croissante avec les autres spécialités non chirurgicales qui, à quelques exception près, progressaient rapidement.

Enfin et surtout, les modalités de la rémunération des chirurgiens sont une des causes du déclin de la spécialité.

En effet, à l'hôpital public, le salaire du chirurgien progresse statutairement à l'ancienneté, exactement comme tous les autres spécialistes, sans tenir compte des spécificités, de la charge de travail et des responsabilités encourues. C'est tout juste si les astreintes et les gardes, autrefois assumées gratuitement, ont été rémunérées sous forme d'indemnités d'ailleurs plafonnées, ou récupérées et toujours exclues de l'assiette des cotisations au régime complémentaire de l'IRCANTEC.

En ville, les tarifs d'honoraires conventionnels (de ville en secteur 1) des actes effectués par les chirurgiens ont été, depuis l'augmentation véritablement miraculeuse de 80 % du K dans la nuit du 12 au 13 mai 1960 [3], date des premières Conventions départementales (ou après adhésion individuelle à la Convention type de 1960 ), sont restés toujours très en retard sur le C du généraliste et après un blocage de plus de 10 ans, n'ont jamais dépassé 13,70 frs de 1990 à 2004…!

Ces tarifs ne permettent plus de couvrir les frais fixes et notamment, les remboursements de prestations des cliniques à leurs chirurgiens d'exercice libéral (aides-opératoires, assurances professionnelles dont les primes sont devenues prohibitives) en raison d'une « juridiciation extensive ».

Faut-il s'étonner que devant une situation aussi détériorée, les jeunes ne s'engagent plus dans une carrière exigeant la formation la plus longue et la plus sélective, comportant la carrière la plus courte, les efforts et les charges les plus lourdes, les responsabilités les plus étendues, mais considérée autrefois comme très attractive sur tous les plans. On commence à s'alarmer en haut lieu mais il est déjà trop tard puisque, pour l'Ile de France, en 2004, seuls 2 spécialistes en formation de chirurgiens digestifs, et deux seulement, ont choisi cette spécialité alors que le nombre de postes à pourvoir était de 90 !

 

 

1.
Sont toujours considérés comme "chirurgiens libéraux" et comptabilisés comme tels par la CNAMTS, tous ceux qui ont eu au moins 1 franc d'honoraires remboursés dans l'année. Cette définition englobe les chirurgiens hospitaliers plein-temps disposant d'un secteur privé. 
2.
Chirurgie viscérale et digestive, chirurgie orthopédique et traumatologique, gynécologie-obstétrique, chirurgie pédiatrique, chirurgie plastique, réparatrice et esthétique, chirurgie urologique, chirurgie thoracique, chirurgie cardio-vasculaire, ORL, OPH, neuro-chirurgie, stomatologie et chirurgie maxillo-faciale.  
3.
Cette lettre-clé est passée brusquement de 2 frs à 3,60 frs, le 13 mai 1960, jour de la promulgation au J.O. du fameux décret n°60-451 du 12 mai 1960