Analyse du livre "Notre Internat " par Jean QUENU – Doin éd. 1972, 392 p.
Pour comparer la "valeur" d'un concours et son niveau de sélectivité, il ne suffit pas de rapprocher des statistiques de réussite en nombre de places offertes par rapport au nombre de candidats ayant subi la totalité des épreuves. Il faut étudier le contenu réel de la fonction à laquelle le concours donne accès, à commencer par le volume de travail qu’il exige pour franchir les étapes suivantes d'une carrière réputée longue et difficile.
Ainsi, entre l’Internat de la Réforme DEBRE, déjà amputé de l'externat, son véritable soubassement, il est recommandé de relire l'ouvrage du Professeur Jean QUENU, publié en 1972 et rassemblant les souvenirs de son propre Internat, celui de 1910, entrecoupé par la premiere guerre mondiale de 1914-1918.
On trouvera ci-après une analyse presque exhaustive de cet ouvrage (malheureusement épuisé) instructif et plus d'un titre.
Le message d'un grand Patron du début du XX ème siècle
C'est le récit autobiographique du début d'une belle carrière chirurgicale interrompue par la Grande Guerre.
Il restitue l'atmosphère des salles de garde d'autrefois, évoque le climat de certains services de chirurgie de l'A.P. de Paris, confirme la légende de certains grands Maîtres fondée sur un détail, un trait de caractère ou une anecdote fidèlement transmise par ses élèves successifs.
C'est en fait, avec le défilé de grands noms très – ou moins – connus, une évocation fidèle de la grande famille chirurgicale parisienne dans les années sombres du premier cataclysme mondial.
Avant 1914, le livre restitue parfaitement la jeunesse studieuse du fils d'une grande famille médicale qui, peut-être comme ses condisciples moins favorisés que lui par la naissance travaille comme eux et même plus qu'eux pour ne devoir sa réussite qu'à son seul mérite.
L'évocation du Paris d'avant-guerre que l'auteur parcourt à bicyclette des boulevards aux "fortifs", des omnibus, du "caf' conc" d'où partaient les rengaines à la mode, dégage un certain parfum proustien . C'est surtout une peinture très suggestive des différents milieux sociaux, ouvriers, petite et grande bourgeoisie, étudiants qui seront entraînés ensemble dans la tourmente dont les signes précurseurs sont rappelés.
Jean QUENU est à la fois chroniqueur de la vie parisiennne et historien par le rappel des événements politiques et militaires dans leur rigoureux enchaînement.
Pendant la guerre; nous suivons toutes les péripéties de la première confrontation mondiale vue à l'échelle des premières "auto-chir". Nous suivons les efforts de ces jeunes chirurgiens qui ont été jetés dans la bataille et qui ont su dégager rapidement les règles d'une chirurgie nouvelle. Leur mérite était d'autant plus remarquable que ni le service de Santé militaire ni le niveau des connaissances de l'époque n'étaient adaptées à cette grande traumatologie de masse.
Les statistiques scrupuleusement tenues mesurent le chemin parcouru par ces hommes qui ont en quelques mois observé avec rigueur, corrigé avec réalisme et innové avec audace . On a pu dire que la chirurgie contemporaine était née pendant ce conflit et que cette génération de jeunes chirurgiens avait jeté les bases de la réanimation et de la lutte contre les infections..
25 ans plus tard, l'anesthésie moderne et l'antibiothérapie feront leur apparition…Singulier internat en vérité.
Revenu à la vie civile, l'auteur reprend non sans peine la préparation des concours ultérieurs mais ces quatre années de guerre ont changé les esprits et la société. Les salles de garde même ont changé d'occupants et il fut une certaine autorité pour rétablir dans leurs droits les titulaires longtemps absents et fraîchement démobilisés.
Les étapes de l'assistanat, de l'adjuvat, du prosectorat, du Bureau Central, de l'agrégation n'ont été franchies qu'avec un effort ininterrompu depuis les conférences d'externat puis d'internat, véritables premiers échelons de la carrière chirurgicale.
A travers l'activité quotidienne d'un interne en chirurgie des hôpitaux de Paris professionnelle, familiale, pré-conjugale même, le Pr. Jean QUENU dépeint le milieu médical de l'entre-deux guerres avec la précision du clinicien, le style alerte du chroniqueur, le talent acidulé de l'humoriste, l'amateur de jolies filles ne craint pas d'évoquer ses aventures galantes.
Fourmillant d'anecdotes, "Notre Internat" plaira à tout chirurgien qui lui fera une place, avec sa belle couverture rouge, sur le rayon de sa bibliothèque où il a placé son QUENU, bleu et sobre, qu'il consulte de temps à autre, tout au long de sa vie professionnelle.
C'est un livre sain, bien écrit, réconfortant, dont les 500 pages se lisent d'un trait.
Il faut remercier en terminant, Monsieur CASALIS d'avoir, pour une fois, rompu avec la tradition de haute technicité des éditions DOIN qu'il dirige, en publiant ce petit chef d'œuvre d'un Maître qui se révèle un grand écrivain.
A 25 ans d'intervalle, il est émouvant de retrouver la vaste salle de garde de St-Antoine. Les convives et la fresque murale ont changé (personnellement, nous avons connu et admiré la célèbre "forteresse EUROPE", peinte par le talentueux et futur Dr. Jacques VOULFOW), mais l'atmosphère au lendemain de la 2ème guerre mondiale était sembleble en tous points à celle décrite au lendemain de la première : solides amitiés nouées dans une ambiance communautaire tout entière orientée vers l'apprentissage d'une profession plus exigeante qu"aucune autre, la recherche et l'enseignement bien avant que la Réforme DEBRE ne s'efforce de la codifier. Rien n'échappe à l'œil perspicace de cette communauté toujours en éveil. Par quelques exemple dignes de La BRUYERE, Jean QUENU a montré que cette école est aussi celle du caractère.
Ce livre dans la grande tradition hippocratique, est un hommage à tous les Maîtres de l'auteur et au premier d'entre eux, son père Edouard.  Parmi toutes les silhouettes évoquées, il réserve une place spéciale à la célèbre personnalité de "H.H." [1], à son hostilité chronique et au revirement final et émouvant de l'octogénaire.
Mais surtout, la dernière partie de ce livre écrit à la retraite après une éblouissante carrière, ose aborder avec courage le drame actuel de l'internat qui, "depuis le 4 ventôse an X, a traversé l'Empire, la Restauration, les 2 ème et 3 ème Républiques, les émeutes et les barricades de quatre Révolutions, les champs de bataille de trois guerres" a toujours fait face. L'internat a survécu parce qu'il a su s'adapter aux événements comme aux progrès des sciences et rester fidèle à son idéal .
Maintenant, va-t-il périr sous la Vème République, victime de la fameuse Réforme de 1958 ?...
L'auteur montre, par le rappel de certaines décisions et par quelques traits saisissants les changements intervenus en 12 ans, "plus que pendant le siècle précédent" et ….précipités par la tourmente de Mai 1968.
"La proportion des nommés dépasse 25%. On frémit en pensant que des étudiants dont l'expérience clinique ne dépasse pas huit mois, vont pouvoir du jour au lendemain être appelés à affronter des responsabilités dévolues à un interne qui avait, au moins, deux ans d'externat derrière lui ".
Avec l'objectivité et la lucidité qui le caractérisent, Jean QUENU analyse les causes techniques de cette situation. La suppression malheureuse de l'externat, le discrédit de l'anatomie, et l'institution des C.E.S. [2]
En outre, interviennent des facteurs démographiques (accroissement du nombre des étudiants en médecine), économiques et sociologiques (les internes sont plus âgés et souvent chargés de famille, recherchant des revenus complémentaires hors de l'hôpital). Le rôle de la Sécurité Sociale dont le déficit prévu pour 1975 sera de 10 à 12 milliards de N.F [3]  comprenant, entre autre, la rémunération d'un corps médical devenu salarié, lui qui se flattait naguère de venir gratuitement à l'hôpital…!
D'autres facteurs enfin sont historiques et politiques : le repliement sur l'hexagone de chirurgiens français qui assuraient au loin, le rayonnement intellectuel de leur formation par l'internat, le déclin progressif des valeurs morales tant des individus que des Etats "qui prêchent la paix et fournissent des armes ". Le règne du " grand illusionniste " sera jugé à ses résultats.
Mais Jean QUENU ne se borne pas à ce constat. Il propose des remèdes propres à rétablir la valeur de cette incomparable école de chirurgie, non pas dans le but de rétablir une situation privilégiée, mais dans l'intérêt bien compris de la collectivité des patients
Le plan proposé est cohérent, simple, réaliste et réalisable à peu de frais. Il rejoint dans ses grandes lignes, celui de l'Ordre National proposé par la rapport CARLOTTI et Jean-Louis LORTAT-JACOB. Mais les techniciens seront-ils écoutés par les "technocrates"  [4]  qui sont d'ailleurs beaucoup moins "techno" que "crates" tout court.
Les étudiants accepteront-ils dans leur propre intérêt, le retour à une "sélection abhorrée" quel qu'en soient les modalités ? Pourtant, au moment de monter dans un "jet", qui songerait à contester la rigueur de la sélection subie par les pilotes.
Ce livre doit être lu par tout chirurgien : il y retrouvera avec une certaine nostalgie ses jeunes années de formation professiomelle.
Ce livre sera médité avec profit par toutes les salles de garde. Dépositaires d’une longue tradition de travail et de réflexion entrecoupées de pittoresque manifestations, elle entretiendront et légueront a leur tour cet héritage de l'internat, cette irremplaçable école de chirurgie.
Ce livre pourrait enfin être glissé entre les mains des responsables politiques et administratifs de la situation dans laquelle ils ont plongés la chirurgie. S'il n'est pas trop tard, ils pourraient comprendre que les motivations médicales ne sont pas seulement materielles inspirées par la cupidité.
La lecture de cet ouvrage pourrait même révéler un certain altruisme méconnu.
Analyse par R.G
Avril 1972.
1.
Henri HARTMANN (NDLR) 
2.
Certificats d'Etudes Spéciales (C.E.S.) 
3.
Ces chiffres correspondent à la date de sortie de l'ouvrage, soit 1974 
4.
On dit aujourd'hui "décideurs" (NDLR)