Au soir de ma vie, j'éprouve l'envie de consigner par écrit quelques souvenirs et réflexions tirés d'une activité professionnelle étroitement liée à une activité syndicale dans le domaine médico-social échelonnée sur plus d'un demi-siècle.
J'avais vaguement conçu ce projet à la suite du discours remarquable prononcé le 30 janvier 1975 par le recteur Robert MALLET, chancelier de l'Université devant la Société des Chirurgiens de Paris, présidée alors par notre ami Adolphe LESUR. Sous le titre "Le Mythe du chirurgien"[1] était située la place particulièrement élevée dans l'inconscient collectif par la chirurgie, vue de l'extérieur par un profane de grande culture. Il m'était apparu souhaitable de rétablir l'équilibre en révélant, de l'intérieur cette fois, la réalité quotidienne de la vie d'un chirurgien dont les préoccupations matérielles sont devenues dominantes au fil des années, parallèlement au déclin de son "statut social".
J'ignore si les pages qui suivent seront publiées un jour et par conséquent soumises au jugement de quelques curieux. Quoi qu'il en soit, les faits sont rapportés avec la plus grande exactitude, leur analyse s'efforce d'être aussi objective que possible tout en sachant qu'elle ne sera jamais totalement impartiale : le lecteur éventuel n'ignore pas que le sujet traité risque d'être, même à distance, encore influencé par l'âpreté des combats syndicaux et l'ambiance souvent passionnelle dans laquelle ils se sont déroulés. Je sollicite par avance l'indulgence du lecteur, certaines appréciations pouvant heurter l'opinion établie ou froisser quelques susceptibilités.
En prévision de ce travail, j'avais accumulé au fil des années un certain nombre de documents pour pallier les défaillances d'une mémoire restée à 80 ans passés assez fidèle. Malheureusement, une partie de ces archives a été malencontreusement dispersée - et probablement détruite - lors d'un déménagement survenu après une dissidence syndicale... circonstance bien connue de ceux qui ont une certaine expérience de ce genre d'événement.
Ces souvenirs auraient du être rédigés et co-signés avec Yves LE COUTOUR, au moins pour la partie qui nous était commune. Au cours d'un dîner en novembre 1990, nous avions en effet conçu le projet d'évoquer l'histoire de l'hospitalisation privée. Avec Louis SERFATY, nous étions en effet probablement parmi les derniers témoins vivants de l'origine des cliniques conventionnées. Malheureusement, la maladie et la fin prématurée de LE COUTOUR le 28 juillet 1994, trois mois après le décès accidentel de ma fille Marie-Claude, m'ont conduit à assurer seul cette tâche inédite, lorsque mon propre chagrin se serait atténué.
Ayant approché un certain nombre de personnalités, de responsables politiques et de militants syndicaux, j'ai été amené à porter sur certains interlocuteurs ou partenaires des appréciations et même des jugements qui seront probablement considérés comme excessifs dans l'estime comme dans le mépris. Il ne s'agit là que d'opinions personnelles exprimées dans des circonstances particulières. Or l'extrême diversité des qualités et des défauts de chaque individu ne saurait jamais être condensée dans une seule expression. Je sais bien que je suis moi-même déjà jugé - et souvent condamné sans appel - à travers le prisme déformant du combat syndical...!
Quoi qu'il en soit, malgré des imperfections et peut-être des erreurs de jugement, j'ai le sentiment d'avoir essayé de retracer aussi loyalement que possible, à travers un parcours personnel, l'histoire à la fois riche et mouvementée du syndicalisme médical de 1938 à 2008, soit 70 ans.
Je n'ai pas rédigé "mes mémoires" qui sont presque toujours, selon l'expression d'un célèbre avocat[2]"fabriqués après-coup et ne sont jamais le reflet de la réalité". Je me suis borné à rassembler des souvenirs personnels suivis de commentaires que j'ai essayé de rendre aussi objectifs que possible. Je n'y suis peut-être pas toujours parvenu puisque j'ai été, bien malgré moi, pendant plus de 60 ans, un "témoin engagé" tout au long de ce travail rétrospectif.
Il ne lui manque que le recul du temps. L'avenir dira en effet si ces réflexions étaient opportunes et fondées ou tout bêtement passéistes et ringardes...
 
1.
Discours reproduit in extenso dans la Nouvelle Presse Médicale, 8 mars 1975, 4 n°10, p. 748-751 
2.
Robert BADINTER